Arnaud et Jean-Marie Larrieu : "Comme un fantasme dont on se dit qu’on peut le rendre possible..."

28 février 2011

- ARTICLE

Les deux frères cinéastes expliquent comment ils ont travaillé pour la première fois avec des stars (Sabine Azéma, Daniel Auteuil, Sergi Lopez...) mais sur le même canevas hédoniste de leurs oeuvres précédentes. "Ce qui est subversif et provoquant chez les personnages, disent-ils, c'est l'innocence et la légèreté avec laquelle ils passent à l'acte..."

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Comment est né Peindre ou faire l’amour ?

JM : La source, ce sont des personnes réelles que nous avons croisées en province.

A : Elles ont acheté une maison dans les collines et sont devenues proches du maire et de sa femme, qui appartiennent pourtant à une autre génération.

JM : Nous étions épatés que cette rencontre ait lieu car ils venaient de milieux très différents. Nous avons également été intrigués de voir comment un couple qui aurait pu se refermer sur lui-même a su au contraire s’épanouir. On retrouve cela dans ce qu’on appelle le côté “japonais“ du film, le rapport aux fleurs, aux montagnes, une sorte de contemplation active.

L’observation est une de vos sources d'inspiration...

A : Souvent oui. Nous avons assisté à une scène qui nous a marquée chez la femme peintre. Un jour dans son salon est entré un Antillais professeur de philosophie, un beau type mûr, un ami du maire. La femme était à moitié allongée sur un tapis en train de caresser son chien, l’homme a observé les tableaux et demandé qui était le peintre. Elle a rougi et avoué que c’était elle. Il lui a dit qu’il les trouvait magnifiques. Le trouble était palpable. Le personnage d’Adam (Sergi Lopez) est en partie inspiré de cet homme, au physique impressionnant et au discours très élaboré.

JM : Un autre élément pour ce personnage a été la rencontre avec Mathieu Carta qui dirige le Festival de cinéma de Lama, en Corse, et qui est aveugle.

A : C’était la première fois que nous rencontrions un aveugle, et nous nous sommes sentis percés à jour…

Ensuite, vous avez rassemblé ces éléments pour écrire le scénario ?

JM : Nous avons également imaginé l’intrigue amoureuse. Elle s’inspire de situations que chacun connaît, ces rencontres de couple à couple, amicales mais avec un fond amoureux, quand des rapports de jalousie s’installent pendant des vacances… Nous sommes également revenus vers des choses qui se passaient au-dessus de nos têtes quand nous étions gosses, dans les années 70. Cette idée qu’entre des couples, des échanges qui ne soient pas l’adultère peuvent arriver. Nous voulions sortir du schéma type de l’adultère et de la culpabilité.

A : A partir de là, nous avons prolongé, prolongé...

JM : Comme un fantasme dont on se dit qu’on peut le rendre possible. Car l’idée n’était pas celle du retour en arrière vers les communautés d’avant. Le film ne prône ni l’échangisme ni le retour à l’esprit de 1968, mais il pose la question de la force du désir à travers les générations, la nôtre comme celle des personnages. Et le désir, ça travaille toujours.

Comment avez-vous choisi les acteurs ? Ce sont des stars du cinéma français, une nouveauté pour vous.

JM : Pour la première fois dans notre cinéma, nous ne connaissions pas personnellement nos comédiens avant de tourner le film. Ils n’appartiennent ni à notre génération, ni à notre entourage. Mais le choix de Daniel Auteuil et Sabine Azema s’est vite révélé évident. Là encore, c’est une question de désir. On a le désir de faire des films pour mettre une image sur quelque chose ou quelqu'un qui n’en n’a pas. Cela devient compliqué quand on travaille avec des acteurs connus, parce que des images, ils en ont. Mais finalement ça n’a pas été si difficile. On éprouvait devant eux la sensation qu'un musicien de jazz doit éprouver devant un standard : à la fois simples, clairs, connus de tous, et en même temps susceptibles d'être interprétés de mille et une manières, jusqu'à se réinventer sous nos yeux.

A : Nous avons choisi Sabine Azema parce qu’elle communique quelque chose de beaucoup plus ambigu et mystérieux que l'image qu'on a d'elle.

JM : Je l’avais vue dans une émission de télévision où l’animateur lui demandait quel genre de rôle elle attendait. Elle a répondu quelque chose autour de l’idée de la “transgression, mais sans crime ni culpabilité“. C’était parfait ! D’ailleurs, elle a dit oui très vite. Notre idée concernant Daniel Auteuil était d’offrir une perspective inversée par rapport à son personnage typique de séducteur semi-juvénile. Nous avons envisagé cet homme un peu dépressif, voire coincé au départ. Daniel avait vu “Un homme un vrai”, et il aimait beaucoup le scénario de “Peindre ou faire l'amour”. Il a juste voulu nous rencontrer pour s’assurer que nous ne voulions pas faire un film sociologique sur un homme en pré-retraite.

A : Un autre attrait résidait dans le fait que ce couple était inédit. Auteuil et Azema n’avaient jamais joué ensemble. De plus, ils sont les représentants d’un cinéma populaire, au sein duquel ils incarnent souvent la moyenne, les gens moyens, d'un point de vue culturel, intellectuel.

JM : Cette idée de la “moyenne“ est importante. Nos personnages n’ont rien vécu d’extraordinaire, ils sont un peu plus jeunes que la génération de 68 (qu'ils n'ont pas vécu de près). Ce sont des petits-bourgeois de province auxquels il arrive quelque chose de très nouveau assez tard dans la vie, qui les ramène à une sorte de frémissement adolescent. C’était excitant d’utiliser deux acteurs matures et de les faire revenir à l’adolescence.

A : C’était une démarche très naturelle pour eux. On pouvait imaginer que Auteuil se contente de faire du Auteuil, idem pour Sabine Azema, mais pas du tout. A chaque nouvelle scène, ils étaient comme vierges.

JM : Ils aimaient se surprendre l'un l'autre. Ce qui se passe entre eux rejoint le rapport entre les deux personnages : on sent que William (Daniel) est toujours épaté par les trouvailles de sa femme, et Madeleine (Sabine) aime jouer pour le regard de son mari qu'elle admire infiniment.

Qu’en est-il du choix des autres acteurs, Sergi Lopez et Amira Casar, qui interprètent le couple qui va bouleverser le quotidien de William et Madeleine ?

A : Sergi Lopez s’est imposé, d’abord parce que nous l’aimons beaucoup, et ensuite parce que nous ne voulions surtout pas d’un mec qui ait l’air d’un intello raffiné. Nous avions besoin de quelqu’un que l’on pouvait soupçonner de cacher un secret inquiétant, et qui au bout du compte se révèle comme il apparaît au premier abord, c’est-à-dire très sympathique. C’est tout Sergi !

JM : Pour Eva, nous tournions autour de l'idée d'une actrice étrangère mais nous ne voulions pas tomber dans l'exotisme. Le rôle est fondé sur une forte présence physique, sans le recours aux mots. Nous cherchions une puissance de séduction basée sur une certaine innocence et non sur la perversité. On a finalement choisi Amira qui est d'une nature très exubérante pour un rôle plutôt silencieux. C'est peut-être ce qui lui donne cet aspect frémissant.

A : Quand on a vu les premiers rushes on s'est aperçu qu'elle ressemblait comme deux gouttes d'eau à une Eve peinte sur les îles par Gauguin. 

Comment avez-vous choisi les acteurs ? Ce sont des stars du cinéma français, une nouveauté pour vous.

JM : Pour la première fois dans notre cinéma, nous ne connaissions pas personnellement nos comédiens avant de tourner le film. Ils n’appartiennent ni à  notre génération, ni à notre entourage. Mais le choix de Daniel Auteuil et Sabine  Azema s’est vite révélé évident. Là encore, c’est une question de désir. On a le désir de faire des films pour mettre une image sur quelque chose ou quelqu'un qui n’en n’a pas. Cela devient compliqué quand on travaille avec des acteurs connus, parce que des images, ils en ont. Mais finalement ça n’a pas été si difficile. On éprouvait devant eux la sensation qu'un musicien de jazz doit éprouver devant un standard : à la fois simples, clairs, connus de tous, et en même temps susceptibles d'être interprétés de mille et une manières, jusqu'à se réinventer sous nos yeux.

A : Nous avons choisi Sabine Azema parce qu’elle communique quelque chose de beaucoup plus ambigu et mystérieux que l'image qu'on a d'elle.

JM : Je l’avais vue dans une émission de télévision où l’animateur lui demandait quel genre de rôle elle attendait. Elle a répondu quelque chose autour de l’idée de la “transgression, mais sans crime ni culpabilité“. C’était parfait ! D’ailleurs, elle a dit oui très vite. Notre idée concernant Daniel Auteuil était d’offrir une perspective inversée par rapport à son personnage typique de séducteur semi-juvénile. Nous avons envisagé cet homme un peu dépressif, voire coincé au départ. Daniel avait vu “Un homme un vrai”, et il aimait beaucoup le scénario de “Peindre ou faire l'amour”. Il a juste voulu nous rencontrer pour s’assurer que nous ne voulions pas faire un film sociologique sur un homme en pré-retraite.

A : Un autre attrait résidait dans le fait que ce couple était inédit. Auteuil et Azema n’avaient jamais joué ensemble. De plus, ils sont les représentants d’un cinéma populaire, au sein duquel ils incarnent souvent la moyenne, les gens moyens, d'un point de vue culturel, intellectuel.

JM : Cette idée de la “moyenne“ est importante. Nos personnages n’ont rien vécu d’extraordinaire, ils sont un peu plus jeunes que la génération de 68 (qu'ils n'ont pas vécu de près). Ce sont des petits-bourgeois de province auxquels il arrive quelque chose de très nouveau assez tard dans la vie, qui les ramène à une sorte de frémissement adolescent. C’était excitant d’utiliser deux acteurs matures et de les faire revenir à l’adolescence.

A :C’était une démarche très naturelle pour eux. On pouvait imaginer que Auteuil se contente de faire du Auteuil, idem pour Sabine Azema, mais pas du tout. A chaque nouvelle scène, ils étaient comme vierges.

JM : Ils aimaient se surprendre l'un l'autre. Ce qui se passe entre eux rejoint le rapport entre les deux personnages : on sent que William (Daniel) est toujours épaté par les trouvailles de sa femme, et Madeleine (Sabine) aime jouer pour le regard de son mari qu'elle admire infiniment. 

Qu’en est-il du choix des autres acteurs, Sergi Lopez et Amira Casar, qui interprètent le couple qui va bouleverser le quotidien de William et Madeleine ?

A : Sergi Lopez s’est imposé, d’abord parce que nous l’aimons beaucoup, et ensuite parce que nous ne voulions surtout pas d’un mec qui ait l’air d’un intello raffiné. Nous avions besoin de quelqu’un que l’on pouvait soupçonner de cacher un secret inquiétant, et qui au bout du compte se révèle comme il apparaît au premier abord, c’est-à-dire très sympathique. C’est tout Sergi !

JM : Pour Eva, nous tournions autour de l'idée d'une actrice étrangère mais nous ne voulions pas tomber dans l'exotisme. Le rôle est fondé sur une forte présence physique, sans le recours aux mots. Nous cherchions une puissance de séduction basée sur une certaine innocence et non sur la perversité. On a finalement choisi Amira qui est d'une nature très exubérante pour un rôle plutôt silencieux. C'est peut-être ce qui lui donne cet aspect frémissant.

A : Quand on a vu les premiers rushes on s'est aperçu qu'elle ressemblait comme deux gouttes d'eau à une Eve peinte sur les îles par Gauguin.

JM : Ils sont très verrouillés, et un à un, tous leurs verrous sautent. Mais au départ, ils n’ont ni la culture, ni le patrimoine pour nous impressionner, au contraire par exemple d’un univers comme celui de Eyes Wide Shut, qui joue sur le fantasme du lien entre le sexe, l’argent et le pouvoir. Dans notre esprit, la provocation était de faire le portrait de gens a priori coincés, sans grand intérêt, et de les sortir de là. Des gens dont on se dit qu’ils ne feront jamais rien avancer mais qui de manière presque innocente, sans que leur choix ne soit intellectuel, se lancent dans l’inconnu. 

Sans aucun sentiment de culpabilité.

JM : Nous nous sommes rendu compte que le plus provoquant dans Peindre ou faire l’amour est que nous montrons des gens heureux. A l’issue d’une vie au cours de laquelle ils ont beaucoup travaillé, mis de l’argent de côté, ils n’ont aucune culpabilité. Le pêché pour certains, c’est la non-culpabilité. Comme si les gens qui vont bien devraient se sentir coupables. C’est une vraie question.

A : Nous avons montré un couple sans peur et sans reproche. 

Peindre ou faire l’amour se passe en dehors du social, dans une oasis de calme, une sorte de bulle.

JM : Parce que c’est un film qui parle de la réalité intérieure des gens. Pour nous le récit est conduit comme un rêve, si on s’est inspiré de gens précis sociologiquement, la manière de les filmer et de montrer leur vie, la manière dont est conduit le film est onirique. Et dans cette onirisme il y a quelque chose d’aussi profond que ce que les gens appellent le vraisemblable. Dans la vie de tous les jours, on rêve à beaucoup de choses et dès qu’on se lève, on ferme à clef. Nos personnages ont fait ça  pendant longtemps et d’un seul coup, ils rêvent debout, ils n’hésitent plus.

A : Ce qui est subversif et provoquant chez eux c'est l'innocence et la légèreté avec laquelle ils passent à l'acte. 

Ce sont des personnages en état de grande disponibilité à la nature, à l’autre, leur attention à ce qui les entoure est très poussée. Ils ne stagnent pas, bien au contraire.

JM : Ils sont d’autant moins coupés du monde qu’ils sont en plein dedans, sensuellement. Pour certains, le monde “naturel” n’existe pas. Alors, c’est quoi le monde ? Une rue où il y a de la circulation ? Les journaux ?

A : Il ne faut pas confondre le monde et l’actualité. Pour revenir à cette idée de stagnation, si à la fin, William et Madeleine restent eux mêmes et ne bouleversent pas grand chose de leur vie de tous les jours, c’est parce que c’est ainsi que fonctionne le désir. Après avoir vécu le grand élan adolescent, le grand voyage, ils reviennent et organisent leur vie sexuelle en cérémonie. Il n’y a pas de passage à un autre monde mais cette façon de faire du désir une cérémonie a des effets très forts : le passage à l’intime est encore plus troublant.

JM : A la fin, William part dans la nuit... puis revient. Il a désormais un rapport de familiarité avec l’inconnu. Sa maturité est là. Laisser venir quelque chose qui pourrait être le chaos, le désordre, et le transformer en expérience du quotidien. 

Comme une immersion permanente dans l’inconnu.

JM : Ce couple a entrevu quelque chose d’énorme. Ce qui nous intéressait était de filmer cet instant-là. La découverte d'une possible cérémonie échangiste... Avec le dernier couple, toute la rencontre avec Adam et Eva se condense en quelques minutes : l’arrivée d’inconnus chez soi, avec qui on partage et on offre ce qu’on a de plus cher, son intimité sexuelle, et par une sorte de rituel de savoir-vivre, on règle ensuite la question : on se salue en se disant qu'on ne se reverra plus jamais. On assiste à l’invention d’une double complicité : entre les deux couples et dans chaque couple. C’est là que j’aime ces personnages, qu’ils me touchent énormément. Le fantasme des îles, qu’ils ont caressé pendant un moment, était au fond celui des années 70. Il est inadéquat aujourd’hui. A notre époque, ce qui reste à William et Madeleine est une autre pratique de l’amour, une pratique dénigrée culturellement alors qu’on voit dans le film qu’il s’y joue des choses incroyables. Tout ce à quoi chacun pense pendant un dîner agréable et bien arrosé, tous les regards, tout ce qui rentre en jeu… Le film aborde ce qui reste d’ordinaire des images mentales, des fantasmes, et les plaque sur le quotidien. Cela me fait penser à cette citation au début du Mépris…

JM : Voilà !

A : Des gens tout à fait “normaux” nous ont dit après avoir vu le film : “C’est marrant, il se passe des trucs auxquels souvent on ne fait que penser !”. 

On a parlé à propos de Peindre ou faire l’amour de film Renoirien. Est-ce une filiation que vous revendiquez ?

JM : C’est un de nos cinéastes préférés. Chez Renoir, il y a une étendue dans la connaissance du social que nous aurons peut-être un jour, mais que pour l’instant nous ne possédons pas. Si on peut penser à lui, ce n’est pas par rapport aux films mais sur l’idée que ce qui prime avant tout, c’est le personnage. Le personnage a raison contre le récit, il a raison contre toute logique autre que la sienne.

A : Le personnage, et donc l’acteur. Il y a un laisser-vivre essentiel dans nos films par rapport aux acteurs, même si nous travaillons ce laisser-vivre.

JM : Y compris dans le scénario. Il n’y a aucun coup de force scénaristique dans Peindre ou faire l’amour, seulement des bouleversements dans la vie intérieure des personnages. Des choses incroyables arrivent, mais nous les avons toutes passées au tamis de ce que nous appelons “la preuve par l’acteur”. Si nous voyons que l’acteur passe d’un sentiment ou d’un acte à un autre de façon naturelle, c’est que ce sentiment et cette situation sont possibles. C’est ce qui est arrivé sur ce film. Même si tous respectaient le texte à la virgule près ou un déplacement qu’on leur demandait, ils plongeaient entièrement dans la fiction. 

Question subsidiaire : pourquoi avez-vous choisi ce titre ?

JM : Il dit peut-être quelque chose sur le sens de la vie. Pour certains, “peindre” s’entend au sens de travailler. Il y aurait donc l’art, qui est du côté de faire l’amour, et le travail, quand on peint. Ce qui rejoint l’interrogation centrale du film : quand la vie sociale, qui consiste à gagner de l’argent, va s’arrêter, qu’est-ce qui nous reste ? L'homme de Lascaux ou Gauguin se sont peut-être posés la même question. C’est une hypothèse.

A : Ce que je sais, c’est que sur le tournage parfois, à force de peindre nous devenions ivres d’amour.