Autopsie d'un massacre

27 février 2020

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Dans un documentaire passionnant coécrit avec Olivia Gomolinski, le réalisateur Cédric Tourbe lève le voile sur l’exécution par les Soviétiques, en 1940, de l’élite militaire et intellectuelle polonaise à Katyn.

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Comment vous êtes-vous emparé de cette histoire tragique ?

Cédric Tourbe : Événement tellurique de la Seconde Guerre mondiale, Katyn est aussi un fil qui, une fois tiré, dévoile la pelote des crimes perpétrés par la police politique soviétique. Avant d’en aborder le comment, j’ai voulu en comprendre le pourquoi, et remonter aux premières années au pouvoir des bolcheviks. Afin d’accélérer le passage à la dictature du prolétariat que Lénine appelait de ses vœux, la première police politique, la Tcheka, est créée dès 1917. Les “tchékistes” sont chargés d’éliminer les anciennes élites et toute opposition interne. Ils “soviétisent” méthodiquement la population. En 1939, suite au pacte Hitler-Staline, l’Armée rouge envahit l’est de la Pologne. Pour le NKVD, le massacre de Katyn qui suit – et la déportation dans les camps du Goulag d’un million de Polonais – n’est qu’une opération de soviétisation tout à fait routinière, identique à toutes celles qui se déroulent en URSS depuis vingt ans.

 

Lorsqu’il est révélé par Goebbels en 1943, comment ce crime est-il considéré ?

Cédric Tourbe : Lorsqu’il l’apprend, Roosevelt n’y croit pas : il est impensable pour lui que l’on ait pu tuer en si grand nombre des gens qui ne représentaient pas une menace. Churchill, qui sait que la guerre ne pourra pas être gagnée sans les Russes, est très embarrassé. La France collaborationniste de Vichy en fait une arme dissuasive contre le péril “judéo-bolchevik”. Quant aux nazis, qui ont eu connaissance de l’existence du charnier dès 1941 car ils occupaient la zone, ils instrumentalisent leur découverte pour déstabiliser l’alliance entre les Anglo-Américains et les Russes. Sans cela, il y a fort à parier que nul n’aurait jamais entendu parler de ce crime de masse.

 

Reste-t-il des choses à apprendre sur Katyn et sur les crimes staliniens ?

Cédric Tourbe : Certainement, car les chercheurs ont encore accès à peu d’archives officielles. En 1959, Chélépine, à la tête du KGB, a proposé à Khrouchtchev de détruire les dossiers personnels des 22000 Polonais exécutés en 1940 de peur que l’affaire ne s’ébruite un jour et pour préserver l’image du pays à l’international. Officiellement, pour Moscou, Katyn est en effet un crime nazi et le restera jusqu’à l’aveu du Kremlin en 1990 ! Concernant Staline, les archives ne sont pas ouvertes. Il en est de même pour Molotov, Kalinine, Vorochilov et Mikoyan, les autres membres du Politburo impliqués dans l’opération Katyn. Aujourd’hui, le FSB, qui a succédé au KGB, continue de tout verrouiller, et il est improbable que Vladimir Poutine, ancien “tchékiste" lui-même, souhaite changer cela.

 

Propos recueillis par Christine Guillemeau

 

Cédric Tourbe a réalisé deux autres documentaires sur l’histoire soviétique, coproduits par ARTE : Lénine, une autre histoire de la révolution russe et Le pacte Hitler-Staline.