Castro et les diplomates

29 novembre 2019

- ARTICLE

À l’occasion du 60e anniversaire de la révolution castriste, le documentaire Cuba, la révolution et le monde décrypte en deux épisodes la politique étrangère de l’île. Réalisatrice du second volet *, “Les diplomates”, Delphine Jaudeau interroge les grands acteurs de la période postsoviétique.
 

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Pourquoi avoir choisi l’angle de la politique étrangère pour retracer l’histoire de Cuba depuis la révolution castriste ?

Delphine Jaudeau : Notre approche consiste à faire raconter l’histoire par ceux qui l’ont vécue et influencée, et nous savions que les Cubains n’auraient pas une parole libre sur un certain nombre de sujets. Nous voulions aussi échapper au questionnement habituel : Fidel Castro, dictateur ou révolutionnaire admirable ? Il s’agissait d’abord de comprendre comment cette révolution a survécu si longtemps, avec des ennemis partout, et c’est notamment grâce à la politique étrangère castriste hors norme. Ne pouvant s’imposer sur la scène internationale par la force, le régime a dû user d’autres moyens.

 

Mais la répression des opposants explique aussi cette longévité... 

Delphine Jaudeau : Absolument. Mais nous avons décidé de ne pas aborder cet aspect dans ce film car les dissidents de l’intérieur ont eu très peu d’impact sur la politique étrangère de Cuba. En revanche, les exilés de Miami, que nous interrogeons, jouent un rôle majeur, leur vote étant essentiel à tout candidat à la présidentielle aux États-Unis. Contraints de quitter le pays lors de la révolution, et dépossédés de leurs biens, de leurs maisons et de leurs usines, ils gardent une haine tenace envers le régime. Ayant réussi à noyauter le Congrès américain, ces exilés ont largement contribué à figer la politique américaine et à empêcher la levée de l’embargo.

 

Le second volet, que vous réalisez, s’ouvre en 1989, après l’effondrement de l’allié soviétique, lequel entraîne un virage stratégique...

Delphine Jaudeau : Cuba dépendait entièrement de l’Union soviétique. Du jour au lendemain, l’île a perdu 70 % de son commerce extérieur, les magasins étaient vides, et le pays n’avait plus d’essence, ni accès aux armes russes. Fin stratège, Fidel Castro a vite compris l’urgence à ne pas laisser s’installer la colère face à ces pénuries et à trouver de nouveaux soutiens économiques. Il a alors déployé une diplomatie basée sur la santé et l’éducation, notamment en Amérique latine, en envoyant des médecins et des enseignants cubains partout dans le monde pour nouer de nouvelles alliances. Une gageure pour un pays sous embargo, assigné au rang de paria sur la scène internationale.

 

Comment avez-vous obtenu ces témoignages d’acteurs de premier plan, dont Bill Clinton et certains membres des services secrets cubains ?

Delphine Jaudeau : Cela a nécessité un long travail d’approche, près de six mois par exemple pour Bill Clinton. Mais les Américains, notamment les diplomates, parlent assez ouvertement de Cuba et sans langue de bois, alors que pour les Cubains certains épisodes restent sensibles, comme le rôle joué par La Havane lors des négociations de paix en Colombie ou l’accord avec Obama.

Sa présidence a de fait représenté une ouverture historique...

Delphine Jaudeau : Premier président américain à reprendre les relations diplomatiques avec Cuba – l’un des plus grands succès de sa politique étrangère –, Barack Obama n’a pu toutefois lever l’embargo, faute de majorité au Congrès. Hillary Clinton était censée réaliser cette seconde étape. Mais avec sa défaite, cette promesse de l’administration américaine n’a pu être tenue, au grand désarroi des Cubains.

 

Aujourd’hui, le climat est à nouveau à l’affrontement. Pourquoi ?

Delphine Jaudeau : L’Amérique latine étant très procubaine à l’époque d’Obama avec Hugo Chávez au Venezuela, Lula au Brésil et Evo Morales en Bolivie, les États-Unis se retrouvaient assez isolés dans une région du monde stratégique pour eux. Cuba, à l’inverse, pâtit aujourd’hui de la fin de la vague rose en Amérique latine. Donald Trump adorerait être le président qui a réussi à faire tomber le régime. C’est pourquoi il s’emploie à affaiblir son allié vénézuélien ou à entraver le tourisme en provenance des États-Unis, afin d’étrangler l’île. Laquelle subit actuellement une crise économique comparable à celle qui a suivi la chute de l’Union soviétique.

 

Propos recueillis par Laetitia Moller

 

* Le premier volet, “Les combattants”, est réalisé par Mick Gold.