Catherine Castel : "Ce n'est pas si facile que ça de s'affranchir de siècles de culture."

28 février 2011

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"Avant 48 heures par jour, j'avais déjà travaillé sur un projet pour le cinéma. Il était question d'inversion des rôles entre hommes et femmes. Je creuse toujours le même sillon, j'ai toujours envie d'écrire sur le même sujet, les hommes, les femmes, leurs différences et leurs rapports. Le moins qu'on puisse dire, c'est que c'est vaste !"

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Quel est votre parcours ? Pourquoi avez-vous eu envie d'écrire ?J'ai toujours eu envie d'inventer. J'ai commencé par écrire des films publicitaires - dix secondes, vingt, trente, quarante... C'est une excellente école de rigueur, on apprend la concision, mais cela engendre aussi d'énormes frustrations ! On est au service d'un produit et pas d'une histoire. Et moi, j'avais envie de raconter mes propres histoires. Avant 48 heures par jour, j'avais déjà travaillé sur un projet pour le cinéma. Il était question d'inversion des rôles entre hommes et femmes. Je creuse toujours le même sillon, j'ai toujours envie d'écrire sur le même sujet, les hommes, les femmes, leurs différences et leurs rapports. Le moins qu'on puisse dire, c'est que c'est vaste ! Mais à l'époque, je bossais quatorze heures par jour, je m'occupais de mes enfants et je n'avais pas le temps d'écrire. Alors tout s'accumulait dans ma tête. J'emmagasinais les sensations, les sentiments. J'aimais m'occuper de mes enfants et j'aimais travailler. Comment concilier ça et surtout comment ne rien sacrifier ? J'en ai parlé avec énormément de femmes et toutes étaient intarissables sur le sujet. Jusqu'à Fabienne Vonier, chez Pyramide, qui a lu le scénario et a décidé avec Éric Lagesse de distribuer le film. Nous nous sommes très bien entendues dès le début, nous avions des expériences communes.

En sautant le pas, avez-vous trouvé votre place ?Je suis passée de la publicité, d'un monde de rencontres, rempli d'émulation et de beaucoup d'énergie, à la chambre de ma fille que je débarrassais chaque matin pour avoir la place d'écrire. Changement de vie radical, donc. Pourtant, rien ni personne ne m'a manqué. J'en ai été la première étonnée mais c'est comme ça. Tous les matins, je retrouvais mes personnages et j'adorais ça.

Dans le film, on retrouve beaucoup de situations très emblématiques, très schématiques du rapport homme/femme qui sont souvent détournées.Je n'ai pas pour autant voulu faire un catalogue des situations. On peut décliner des tas d'histoires et de situations différentes sur ce thème de la parité, mais je voulais écrire une histoire simple, dans laquelle chacun puisse se reconnaître justement parce que ce sujet, et il n'y en a pas tant que ça, concerne quasiment tout le monde. Faire court, simplifier, c'est difficile. En plus de ce que j'ai observé autour de moi, j'ai beaucoup lu sur ce thème, et notamment les livres de la sociologue Dominique Méda. Mais transformer toutes ces informations, sans les dénaturer et les rendre divertissantes, c'était une autre affaire. Même si les choses évoluent un peu, les places qu'occupent les hommes et les femmes sont encore largement prédéfinies par des habitudes archaïques. Bien sur, la sociologie de la parité est différente d'un endroit à l'autre, et d'un milieu à l'autre. Elle est évidemment perçue et vécue différemment chez des cadres supérieurs parisiens ou chez des commerçants de Charleville Mézières. Mais la base est la même et c'était à moi de trouver des situations et des sentiments partageables et dans lesquels chacun puisse se reconnaître. Où que ce soit, la femme se retrouve plus naturellement en charge de la maison et des enfants en plus de son travail. Dans la plupart des cas, c'est quelque chose qui s'ajoute sans qu'il y ait pour autant rééquilibrage des tâches domestiques. La sphère professionnelle a énormément changé, mais la sphère privée a très peu suivi.

Votre film a le mérite de se moquer des clichés et d'en jouer.Le fait est que des siècles d'histoire et une programmation aussi bien masculine que féminine nous conduisent à des modes de vie comme celui de Marianne et Bruno. Hommes et femmes sont enfermés dans un rôle, dans des clichés. Ici, c'est Marianne qui part et laisse son mari se débrouiller seul avec les enfants. Mais elle le fait par amour, pour que les choses soient rééquilibrées et qu'ils puissent continuer à s'aimer, à vivre davantage en harmonie. Elle veut qu'il comprenne ce qu'elle vit et prenne sa part de la charge mentale que représentent l'éducation et le soin quotidien des enfants. Même si d'une certaine façon, elle souhaite qu'il n'y arrive pas. Parce que s'il s'en sort, elle perd de son pouvoir ancestral. Ce n'est pas si facile que ça de s'affranchir de siècles de culture. Et c'est là le grand paradoxe des femmes. Elles veulent que leur homme partage mais en même temps elles ont peur de perdre le pouvoir originel, si je puis dire, le seul dont elles soient sures, finalement, parce qu'elles l'ont depuis des millénaires, alors que leur légitimité professionnelle est récente. Dans le film, il n'y a donc pas les méchants et les gentilles ! Il ne s'agit pas de désigner un coupable. Marianne et Bruno vont devoir revoir leur point de vue et s'ouvrir à l'autre pour apprendre vraiment à vivre mieux ensemble, pour le plus grand bien des enfants aussi. La clé réside dans le partage, dans le dialogue... Et je ne voulais surtout pas être dans la caricature. Bruno est un mec bien. Parce-que de telles situations se produisent même avec des mecs bien.

Comment avez-vous choisi vos comédiens ?Au moment de l'écriture, je n'avais personne en tête, mais une idée très claire du couple. Pas un homme et une femme, mais un couple. Il fallait qu'on croit à ce couple, qu'il nous séduise et qu'il nous touche. Je voulais des comédiens pétillants, glamour pour servir le rythme et les dialogues. Je voulais aussi quelque chose d'inusité, un accord inédit. Pour l'authenticité, l'émotion. Marianne devait être jeune, entreprenante et dynamique. Une femme qui est capable de prendre à temps des décisions pour avoir une vie plus en accord avec ses désirs. Aure Atika allie le charme à la personnalité. Elle est belle et dégage quelque chose d'authentique, une sévérité aussi parce que son personnage est confronté à ce qu'elle considère comme une injustice et l'échec possible de son couple. Aure est séduisante sans minauderie. Antoine de Caunes a un charme fou. Je me souvenais de lui dans « L'homme est une femme comme les autres ». Quoiqu'il fasse, et il est capable de choses très différentes, il donne cette humanité, ce mélange de force et de doute qui rend les hommes séduisants. Ils sont tour à tour le chat et la souris, la victime et le bourreau, et même dans les moments où ils s'opposent, on sent qu'ils s'aiment, qu'ils jouent l'un avec l'autre et sont capables de passer d'un état à l'autre en un rien de temps, et ça, c'est la comédie.

Parlez-nous des personnages de Laura et Anna...Je voulais que les trois femmes de l'histoire soient différentes. J'avais envie de confier le rôle de Laura à Catherine Jacob parce que je l'adore. Elle me fait mourir de rire. Laura est également un personnage double. C'est la collègue et la complice de Marianne. Caustique au bureau, indépendante financièrement, dépendante affectivement, on devine à ses conversations avec son compagnon qu'elle est aussi l'esclave de son mec, sa maman... Elle vient en contrepoint de l'action de Marianne, dont elle suit l'évolution pour finalement remettre un peu les choses à leur place, elle aussi. Victoria Abril joue Anna, le type même de la femme divorcée qui aime bosser. Quand je lui fais dire qu'elle n'a pas le profil pour trouver le Prince Charmant parce qu'elle gagne sa vie, a deux enfants et une grande gueule, elle est le personnage le plus proche de ce que j'étais avant. Victoria est formidable dans le rôle. Elle lui apporte une vivacité, une fantaisie qui évite tout côté moralisateur. Pendant sa première scène, je l'écoutais dire mon texte et il était tellement devenu le sien que je n'étais plus réalisatrice mais spectatrice. J'en ai carrément oublié de couper.

Les autres personnages sont aussi très travaillés.Vous savez, le casting des premiers rôles est la période la plus ingrate pour un réalisateur débutant. Entre les « bankables », ceux qui refusent les premiers films et ceux non disponibles..., vous vous dites que celui qui a eu l'idée de réaliser un docu sur les manchots a tout pigé ! Par contre, vous avez une totale liberté pour les rôles dont ne dépend pas le financement du film. Je me souvenais d'avoir vu Jean-Yves Chatelais dans « Angels in América » et de son extraordinaire interprétation du juge Roy Cohn. Il joue ici un patron tyrannique détestant les intellectuels. « La lecture c'est pour les loosers,... ! » J'ai aussi eu le plaisir d'avoir Bernadette Lafont dans le rôle de la mère de Marianne (donc un peu la mienne), un bonheur. Il faut aussi citer Aurore Clément, qui m'a fait l'honneur d'accepter le rôle d''Hélène, l'épouse dépressive, Mathias Mlekuz ainsi que les enfants, Manon Boisseau et Tristan Aldon. François-Xavier Demaison est aussi venu pour une petite scène très décalée.

Comment avez-vous travaillé avec vos comédiens ?Nous avons fait des lectures. Le scénario était très écrit. Ces séances ont permis de gagner énormément de temps au tournage et j'ai fait en sorte que les acteurs me posent toutes les questions possibles et imaginables sur l'histoire, les personnages, mes motivations, pour y répondre avant le tournage. J'avais une légitimité à gagner. Ce sont tous des comédiens aguerris alors que c'est mon premier film en tant que réalisatrice. Du coup, quand on a tourné la première scène, je n'étais pas angoissée. J'étais dans un état de jubilation totale ! Le travail m'a aidée à conjurer mes peurs.

Parlez-nous du tournage...Nous avons tourné pendant neuf semaines. Au début, j'avais tendance à multiplier les prises pour me rassurer, mais j'ai pris confiance. Et j'ai appris un nombre de choses phénoménal. J'étais très bien entourée, que ce soit par mon premier assistant, Patrick Cartoux, ou par le directeur de la photo, Antoine Roch. Le fait que les premières scènes se déroulent dans le bureau de mon ami Yves Jacques, le génial interprète des pièces de Robert Lepage, qui joue le rôle d'Arnaud, m'a rassurée aussi. Je n'étais pas en terrain complètement inconnu ! Et puis, ce que je trouvais vraiment formidable, c'était de retrouver tous les matins tous ces gens super professionnels qui étaient là uniquement pour que ce que j'avais imaginé prenne vie, pour qu'au final j'ai le film que je voulais faire. Ça, ça vous porte complètement. Et je leur en suis très reconnaissante.

Les comédiens ont-ils apporté quelque chose que vous n'attendiez pas ?La tendresse. Ils ont rendu le film plus tendre que ne l'était le scénario. Tout en lui gardant son côté piquant. Ils ont tout de suite été dans le rythme. Le scénario était très rapide et je ne voulais pas perdre ce rythme au tournage. Alors je les ai fait jouer très vite... Nous avons maintenu cette rapidité, cette dynamique du jeu jusqu'au bout, pour que le film soit cohérent, tenu. Je viens de la publicité et la publicité, c'est du rythme. La comédie aussi.

Le film a quelque chose de frais, qui repose aussi sur l'aspect coloré des décors, la musique... Pouvez-vous nous en parler ?Ce sont effectivement des points clés de l'univers du film. Je souhaitais travailler les décors, leur donner, comme aux personnages, ces petits détails qui les illuminent, éviter le naturalisme. Je ne voulais pas tourner l'histoire de mes voisins de palier. Il devait y avoir dans l'image, la lumière, les décors, les costumes, un sourire, une élégance qui fait partie de la comédie. Je ne voyais pas l'intérêt de leur demander de refaire du quotidien. Pour la musique, je souhaitais une composition originale. Une des difficultés de la comédie, c'est la tenue du rythme, ses variations. Nous y avons fait très attention, avec Serge Adam, mon coscénariste, quand nous avons travaillé la structure du scénario. Et une musique à l'image accélère, ralentit et permet d'aider à cette tenue. Le film est très musiqué pour un film français, et c'est une musique symphonique, ce qui est encore plus rare pour une comédie. L'enregistrement avec 60 musiciens à Sofia a été un grand moment comme d'ailleurs la collaboration avec Jacques Davidovici, le compositeur, que mon producteur Yann Gilbert m'a fait découvrir. Yann m'a constamment soutenue tout au long de cette production. Un film c'est long, 2 à 3 ans de boulot, et il a toujours été constructif, solidaire, depuis le début de l'écriture. Et le jour où il m'a dit « bien sûr que tu es capable de le faire ! », il m'a donné la force de réaliser mon premier film. Et croyez-moi, ce n'est pas rien.

Avec votre film, qu'espérez-vous donner au public ?D'abord, qu'il passe un bon moment ! Guitry avait l'habitude de dire que le spectateur qui sort d'une représentation de L'Avare ne se montre pas pour autant plus généreux avec la dame du vestiaire. Je sais que 48 heures par jour ne changera pas le monde, mais ce qui me plairait, à moi, ce serait qu'en sortant du film les gens discutent du sujet entre eux pendant, allez, disons une demi-heure. Ça, ça me ferait vraiment plaisir...