Christophe Ruggia « Les diables, ça aurait pu être moi »

28 février 2011

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« J'ai eu une adolescence agitée. Je connais ce processus de violence, de révolte extrême », confie Christophe Ruggia, le réalisateur des "Diables", cavale fantastique de deux enfants en rupture.

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« Le cinéma m'a sauvé la vie », lâche Christophe Ruggia. Et après Le Gone du Chaâba (un enfant d'immigrés algériens s'évade du quotidien des bidonvilles grâce à ses lectures), Les Diables, son deuxième long métrage, est à nouveau l'histoire d'une renaissance. Possible, ou seulement imaginée ?

Les diables, ce sont deux enfants, un frère (insoumis) et une sœur (autiste), qui fuguent et traversent la France comme à travers un paysage étrange, purement mental, griffonné, qu'ils voudraient détruire à mesure que flambent leurs sentiments.

L'approche néoréaliste du Gone est cette fois remplacée par une esthétique extrêmement stylisée : une image qui s'étire en cinémascope, des plans où l'on est peut-être dans un rêve à moins que ce ne soit un véritable autre monde - univers fantastique, angoissant. La « renaissance » passe par la composition des images, par le cinéma.

Christophe Ruggia aime La Nuit du chasseur de Charles Laughton, L'Aurore de Murnau... et si son film évoque la « violence des jeunes » c'est pour mieux s'éloigner d'un discours social et s'approcher d'une vérité intime. « Tout part d’éléments de mon histoire et de celle de mes deux meilleurs amis. Lorsque je suis arrivé à Paris, à 18 ans, j'habitais dans un foyer de la Ddass où chacun avait un vécu très fort. J'ai eu envie de raconter la violence de cette enfance, une violence qui n'est pas sociale mais liée à un parcours individuel. Le film est une pure fiction, nourrie d'éléments très personnels. J'ai perdu mon père quand j'avais 6 ans et demi, en Algérie, ma famille a beaucoup bougé, je n'ai jamais eu de véritables racines... Aujourd'hui, lorsqu'on parle de "diables", de "délinquants", de "sauvageons", j'ai le même sentiment de colère que lorsque j'étais adolescent. Il y a un discours global sur "la violence des jeunes" et on ne s'intéresse pas au parcours individuel de chacun des enfants. On les noie dans des groupes ou des sous-groupes socioculturels "jeunes des cités", "immigrés", "jeunes dont les parents sont au chômage". Comment comprendre, avec de tels a priori, les raisons profondes qui conduisent tel gamin à péter les plombs ».

Les Diables ne donne en effet aucune clé, aucune réponse, mais provoque le spectateur en l'invitant à plonger sans comprendre dans la fuite en avant de ses deux héros, laissant ressentir l'escalade de leur révolte. Laquelle est d'autant plus angoissante que les enfants ne savent ni l'expliquer, ni la canaliser et refusent les « solutions » rationnelles proposées par les adultes. C'est un film d'enfants bloqués dans le refus, et dont le paradoxe est de n'aspirer qu'à la réconciliation. Leur rêve : une maison (mais ils la brûlent), des parents (mais ils les rejettent). « Mon adolescence a été, disons, agitée, explique le réalisateur, et je connais ce processus de violence, de révolte extrême, souvent chargée de romantisme. J'ai essayé, en écrivant cette histoire, de revivre cette période, d'imaginer jusqu'où aurait pu aller l'adolescent que j'étais si son histoire avait été légèrement différente et plus dure que la mienne. » Les Diables se présente ainsi comme un labyrinthe dans l'esprit de deux enfants envahis par la révolte. Sans distance. « Je n'ai pas peur de l'émotion », précise le réalisateur. Et c'est peut-être ce qui va le plus déranger dans son film : sa sauvagerie stylisée. A prendre ou à laisser.

Philippe Piazzo