Comment le réalisateur de "La Discrète" déjoua les pièges de la routine

28 février 2011

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Au moment de la sortie de "Sauve-Moi", le journaliste Philippe-Jean Catinchi avait rencontré Christian Vincent dont il explique ici la démarche et le propos.

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En inversant les usages et en élisant le lieu de l'intrigue avant même de la connaître, en s'en remettant aux pistes à venir d'un atelier d'écriture pour esquisser le scénario, en s'impliquant dans le pari de l'écriture collective, Christian Vincent a déjoué les pièges de la routine. Le choix est clair : "Se soulager du risque de la redite", "éviter les pièges de la routine" qu'encouragent  le système  et les usages cinématographiques, au vu des succès précédents. Se disposer à tourner un film dont on ignore à priori jusqu'au sujet, tient bien du pari. Aussi Christian Vincent suivit-il dès l'origine l'aventure littéraire conduite à Roubaix par Ricardo Montserrat, présent dès les entretiens qui permirent de sélectionner les dix-huit "privés d'emploi" qui devaient coécrire ce roman polyphonique.

"Un moment décisif se souvient-il, puisque c'est dès ce stade qu'émergèrent des idées - la combine du patron qui n'embauche que si l'employé lui reverse en sous-main une part de sa paye ; la jeune femme venue de l'Est dont l'irruption passionnelle perturbe les équilibres - reprises lors de l'élaboration du roman et conservées dans la trame, pourtant sensiblement différente, de Sauve-moi. Pendant la durée de l'atelier d'écriture, participant discret, - "Je n'intervenais que pour préciser les problèmes proprement cinématographiques de certaines options narratives" - Christian Vincent va se mettre de plus en plus en retrait. Ce retrait progressif des débats n'était pas distance, mais l'indice d'une écoute différente et la marque d'une volonté de se préserver un champ propre, nécessaire pour "amorcer le scénario", dont il était clairement entendu qu'il ne serait pas littéralement fidèle au roman en gestation, même s'il serait inéluctablement issu de la même matrice.

Cette expérience capitale d'écriture collective - "Chaque jour l'intrigue rebondissait, se transformait, des personnages disparaissaient alors que d'autres apparaissaient" - sur les mouvances impromptues de l'intrigue lors de l'atelier commandait la flexibilité, la correction à vue. Aussi lors du tournage, Christian Vincent retoucha-t-il chaque matin un scénario qui évolua du premier jusqu'au dernier jour. Cette liberté, formidable autant que périlleuse, explique aussi pourquoi Sauve-moi ne pouvait être une "adaptation" de Ne crie pas.

Avec une franchise absolue, Christian Vincent avoue ne pas avoir lu le livre encore. Quel besoin aurait-il eu d'en faire un préalable, puisque ce qu'il y aurait cherché, il l'avait déjà trouvé, en plus fort encore puisque fondé sur l'expérience humaine et le partage réel, au sein de cet atelier matriciel. Autant que les épisodes romanesques retenus, c'est l'humanité des gens réunis autour de lui et Ricardo Montserrat, la force collective de ces lieux où l'intégration tant raciale que culturelle est "troublante" pour quiconque se contente de la préjuger au vu des scores récents du Front National sur ces terres retournées à la friche économique. Sauve-moi n'est donc pas une adaptation. Est-ce pour cela que Sauve-moi tient plus de la chronique que du film noir ou sentimental ? Résumer précisément l'intrigue n'a aucune utilité. Une jeune femme passe dans un petit monde de blessés ordinaires, hommes en suspension, en pause qui n'attendent, sans impatience, que de redémarrer. Un code de solidarité, de simple fraternité permet à ceux-là mêmes qui ne sont plus debout de ne pas se sentir au sol. Le travail sourd de Roschdy Zem (Mehdi), son regard aigu, "qui organise tout" révèle avec sobriété le ressort d'une humanité abandonnée, orpheline même des visions idéologiques qui fixaient les perspectives politiques ou sociales. Pas de militantisme donc ni de compassion misérabiliste, pas de morale non plus.

Au mieux un constat : "Comme Mehdi, je pense que les personnages tirent des leçons de ce qui leur arrive. Mehdi croise cette fille qui a traversé toute l'Europe à un moment particulier de sa vie. Un de ces moments où l'on doute de ce que l'on fait, où on ne sait plus qui on est. Alors avec elle, il a envie de partir, de tout quitter. L'argent, il le trouvera en faisant ce qu'il n'a pratiquement jamais fait : en travaillant et en se salissant à son contact. Lui qui vivait d'expédients et de combines, il va découvrir un aspect de la réalité sociale, un aspect de ce que peut être l'esclave salarié... et cette découverte va l'aider à devenir celui qu'il est déjà. Le film fait le pari que cette découverte - je n'ose parler de prise de conscience - va le faire bouger, mais d'une autre manière qu'en quittant sa ville et les siens. Je fais ce pari parce que je n'en vois pas d'autre possible". Dans un entretien qu'il donnait au Monde (22 novembre 1990), Christian Vincent, débutant encensé pour La discrète, confiait : "J'aime que les personnages évoluent entre le début et la fin d'un film. Je ne crois pas que le cinéma puisse changer le monde, mais j'espère qu'il est capable de montrer que les choses et les gens peuvent bouger." C'est ce qu'illustre en fait Sauve-moi, avec une dignité impérative.

Philippe-Jean Catinchi

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