23 AVRIL 2026

Conversation avec Ugo Bienvenu, réalisateur du film Arco

Si le terme d’homme-orchestre n’existait pas, il faudrait l’inventer pour Ugo Bienvenu. 38 ans, l’air d’en avoir quinze de moins, il a abordé tous les domaines du dessin.

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Il a abordé tous les domaines : la BD (une dizaine, dont Préférence Système, Grand prix de la critique à Angoulême 2020), le court métrage (L’Entretien, coréalisé avec Félix de Givry pour la Troisième Scène de l’Opéra Garnier), l’affiche (pour le festival d’Annecy 2017), la mode, la mini-série d’animation (Ant-man pour Marvel), le clip etc. Sa carrière déjà très riche vient de culminer avec la plus haute récompense d’Annecy, le Cristal du long métrage pour Arco, produit et co-écrit avec Félix de Givry, co-fondateur en 2018 du studio parisien Remembers.

Comment était née l’envie de faire de l’animation ?

Le premier choc je l’ai eu à 7 ans quand j’ai découvert le travail d’Akira Toriyama, l’auteur de Dragon Ball.

Ça ressemblait si peu à ce que j’avais vu ailleurs ! Je me suis dit « c’est génial, tout est possible en dessin ».

Et c’est ainsi que le dessin est devenu encore plus capital pour moi.

Plus tard, je devais avoir 14 ans quand j’ai trouvé dans une Fnac mexicaine, mon premier Miyazaki, Princesse Mononoké. Là, c’est comme si Miyazaki m’avait jeté un sort et m’avait dit « fais ce métier ! ».

En 2014, vous aviez 28 ans et vous vous êtes retrouvé « doublure main » et même acteur dans le film de Mia Hansen Love, Eden.

Oui. Il y avait dans ce film un personnage qui dessinait dans des carnets et sur les murs. On m’a donc embauché pour recréer ces carnets et décorer ces murs. La réalisatrice m’a un jour proposé de passer un casting pour un personnage secondaire. J’ai accepté et c’est là que j’ai rencontré Félix de Givry, qui avaitle rôle principal. Nous avions pas mal de scènes ensemble. Une connexion quasiment mystique est née !

Nous avons donc décidé de nous associer ; c’est là que Remembers est né.

 

Comment nait le projet d’Arco ?

Pour Arco, j’ai repris le thème qui est au coeur de tout mon travail : la transmission, les échanges d’expériences, l’enrichissement mutuel, qui nous permettent d’avancer et qui, pour moi, représentent la fonction la plus noble de l’humain. Arco est né de ces réflexions, et d’un dessin : celui d’un personnage qui s’est soudain imposé à moi, un enfant arc-en-ciel. Je l’ai montré à Félix. Il y a tout de suite vu matière à un long métrage.

D’où vous vient le thème de l’arc-en-ciel, qu’on retrouve sur les lunettes des trois personnages qui traquent Arco ?

Dans Photoshop, il y a un outil arc-en-ciel que nos profs nous interdisaient d’utiliser, en disant que c’était moche… Par esprit de contradiction, je mettais des arcs-en-ciel partout. C’est devenu une signature.

Ce que je trouvais beau, c’est que les arcs-en-ciel sont des phénomènes naturels mystérieux. Depuis le début de l’humanité, ils fascinent. Ce sont des éléments pop de la nature, annonciateurs du retour du beau temps. Depuis longtemps, les humains leur prêtent un lien avec le divin, les cieux, un idéal. Je trouvais que ça incarnait à merveille, en une seule figure, tout ce qu’on voulait faire.

Ces trois personnages — qu’on appelait les Rapetou, parce que Félix et moi sommes de grands fans de Picsou Magazine — permettent d’introduire un contre-pied, d’amener un peu d’humour. Ce sont des ufologues restés bloqués dans leur enfance, qui chassent les ovnis, persuadés que les arcs-en-ciel sont des humains, et obsédés par l’idée de prouver au monde qu’ils ont raison…

 

Comment définir le monde d’Arco ?

C’est un absolu, une utopie. Comme toutes les utopies, si on les définit trop précisément, elles cessent d’en être. L’idée était de montrer ce qu’il fallait pour qu’on y croie, sans en faire trop pour ne pas perdre cette croyance. Je me suis demandé quelle était la grande utopie des débuts de l’humanité : c’est le jardin d’Éden. Dans tous les mythes de la création, il y a ce jardin dans le ciel. Voyez Laputa (Le Château dans le ciel, de Miyazaki) : c’est un archétype commun à toute l’humanité.

 

Quel est le monde d’Iris (2075) ?

°Iris va à l’école et on lui apprend le big bang.

Puisque c’est un film sur le temps, je voulais créer un petit vertige, remettre en question les échelles de valeur. Le professeur est d’ailleurs un robot, et il donne des chiffres. C’est aussi l’occasion de montrer un camarade de classe qui semble secondaire, mais qui est amoureux d’Iris. J’aime beaucoup les comédies romantiques, et j’avais envie, dans une petite pause comme celle-ci, de faire passer cette idée : « Qu’importe l’amour que l’autre a pour nous, ce qui compte, si on l’aime, c’est de le rendre heureux ». Il y a des cœurs partout, mais c’est très discret. Si on regarde bien, même la torche qui les fait sortir de l’obscurité est le coeur de Mikki, c’est presque invisible. Rien n’est appuyé.

°Comment avez-vous conçu le décor du monde d’Iris, les véhicules, le supermarché…

C’est mon style, je travaille dans la science-fiction, donc nous avons réutilisé beaucoup d’éléments de mes anciens livres. Je n’aime pas dessiner les voitures, alors je les simplifie au maximum. Je me suis rendu compte que, pour le futur, les designers procèdent par simplification progressive. Ils font appel à notre cerveau d’enfant et conçoivent un monde de gros jouets.

°On voit un téléphone lumineux.

Et c’est une araignée, qui projette les parents. Il y a aussi une fleur hologramme dans laquelle Arco passe la main à travers. Aux parents, qui sont en hologrammes, Iris dit : « Vous n’êtes jamais là… ». Ce sont des détails pour montrer qu’on est dans le futur. Et pour poser une question qui est ma préoccupation centrale, le fruit de mes dix derniers livres : a-ton envie d’aller dans un monde où le faux, les apparences remplacent le vrai ?

°La scène de l’incendie évoque le réchauffement climatique…

C’est la réalité, ce n’est pas demain, c’est aujourd’hui, le monde dans lequel on vit. Quand on a fini cette scène, on a découvert les mêmes images à Los Angeles.

°Les maisons sont sous des bulles.

Lors de la tempête au début du film, toutes les maisons sont sous des bulles. Dès qu’il y a un phénomène inquiétant, on met sous cloche, l’humanité a tendance à créer des solutions idiotes, plutôt que de régler les problèmes de fond.

°La scène où l’on ouvre différentes portes (sur un tournoi moyenâgeux, un affrontement de pirates, des dinosaures) rappelle un passage du Garçon et le héron, de Miyazaki.

Effectivement, mais il n’était pas encore sorti. Cette scène montre que, dans l’époque d’Iris, on peut voyager dans le temps mais de façon fictive. Cela pose encore une fois la question de la réalité et de la fiction. Pour la scène de la grotte, comme Arco est un film sur la lumière (les arcs-en-ciel), on avait envie de plonger les personnages dans le noir. On a cherché le seul endroit où l’enregistrement de la mémoire humaine résiste aux millions d’années. Ça ne pouvait être qu’une grotte, grâce à laquelle les parents d’Arco retrouvent sa trace. Il y a aussi une autre idée que je trouvais belle : Arco a fait une bêtise en sautant alors qu’il n’en avait pas le droit. Je voulais qu’il paye. Il y a toujours un moment où tu payes, comme dans Pinocchio : si tu fais une bêtise, tu deviens un âne. C’est ça aussi la fonction du récit : prévenir le spectateur de ce qui peut arriver dans la vie, armer le muscle émotif pour que, lorsque l’on est face à une situation, ce soit en connaissance de cause. Mais je ne voulais pas passer pour un moraliste. La bêtise d’Arco a un coût, mais en même temps c’est grâce à cette bêtise qu’Iris va pouvoir sauver le monde.

°Et tout finit par les esquisses d’un nouveau futur…

Oui. Les parents d’Iris reviennent vivre avec elle, il n’y a plus de robot, ils redeviennent une cellule familiale. La transmission reprend son cours, Iris devient architecte…

L’idée était de dire aux enfants que tout part d’un petit dessin. Toutes les grandes idées partent d’un petit dessin.