Cyril Gelblat : "C'est en voyant des films qu'on apprend à en faire"

28 février 2011

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Après deux courts-métrages, Cyril Gelblat dirige son premier long, "Les Murs porteurs", presque par hasard. C'est donc de manière viscérale qu'il aborde ce premier film centré sur les liens familiaux, la transmission, le cheminement de personnages blessés par leur passé, leurs souvenirs, des fondations qui sont pourtant celles de leur identité profonde.

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Qu'est-ce qui vous a poussé à devenir cinéaste et amené vers ce premier film ?C'est une conjonction de heureux hasards, en effet, contrairement à certains réalisateurs, pour moi ce ne fut pas une évidence immédiate et je suis presque arrivé au cinéma par hasard. J'ai toujours été très cinéphile, mais je sacralisais énormément le métier de cinéaste et la mise en scène. Je me suis donc tourné dans un premier temps vers des études de droit, d'économie et, parallèlement, je m'occupais d'un Festival de théâtre. Comme j'avais de nombreux amis en Ecole de cinéma, cela m'a amené à lire régulièrement des scénarios et j'ai ressenti naturellement le besoin d'écrire. Au départ je ne connaissais pas les techniques d'écriture, aussi, lorsque je me suis penché sur mon premier scénario j'avais indiqué par écrit l'intégralité de la mise en scène tout au long du récit, ce qui évidemment ne se fait absolument pas. La personne pour laquelle je travaillais m'a alors conseillé de m'orienter vers la mise en scène et j'ai eu la chance de pouvoir tourner dans la foulée mon premier court-métrage. Je me suis très vite retrouvé sur un plateau sans avoir d'expérience de la mise en scène et ce tournage fut une excellente formation. Il n'y a pas de règle imposée pour faire des films, pour ma part, je pense que c'est en voyant des films qu'on apprend à en faire.

C'est un scénario que vous avez écrit seul ?Oui, en consultant néanmoins Agnès de Sacy qui est notamment la scénariste de Valéria Bruni Tedeschi et Zabou Breitman. J'ai senti, à un moment donné, que j'avais atteint certaines limites et que je ne pourrais pas résoudre seul certains problèmes. Je l'ai contactée elle car j'ai souvent remarqué son nom au générique de films qui m'ont touché. Elle m'a consacré une journée, nous avons discuté ensemble de l'histoire et elle m'a donné certaines orientations. Elle m'a, par exemple, amené vers ce rapport immature que peut avoir parfois Simon avec sa fille et sa sœur, il n'avait pas à l'origine cette intériorité qu'il a dans la version finale. Cela m'a permis d'imaginer des séquences très simples comme celles où il regarde sa mère dormir. Il suffit parfois de quelques mots pour orienter différemment une histoire, trouver un personnage.

Vos deux premiers courts-métrages sont-ils indirectement liés à ce premier long ?Le premier évoque le vieillissement et le deuxième porte sur la relation entre un père et son fils, un père qui se réalise au travers de son fils en voulant qu'il devienne joueur de football professionnel. Le lien se trouve donc être celui de la famille. Ce qui me touche et m'intéresse en tant que spectateur a le plus souvent quelque chose à voir de près ou de loin avec cette thématique, et ce quel que soit le support, la littérature, le théâtre, le cinéma. Cela peut aller de Tchekhov à la tragédie grecque en passant par Shakespeare, les thématiques de l'identité, de la filiation, de la transmission et de la famille y sont très présentes.

C'est un sujet qui vous touche personnellement ?Les murs porteurs n'est pas un récit autobiographique, mais je me suis inspiré évidemment de choses qui se passent autour de moi. J'ai eu envie d'écrire cette histoire à la mort de ma grand-mère, car j'ai eu la sensation de ne pas avoir fait mon devoir de mémoire et de m'être désintéressé de tout ce qui pouvait se rapporter à mon identité. Si ce n'est pas exactement mon histoire personnelle, elle en découle. C'est d'ailleurs étrange car le film ayant été tourné il y a déjà quelque temps, je m'en étais éloigné. Je ne l'ai revu que récemment lors d'un festival et je l'ai alors regardé différemment. Je me suis rendu compte qu'il y avait énormément de moi et de mon rapport aux autres dans chacun des personnages. Je me disais naïvement que le fait de faire un film transgénérationnel sans aborder les problématiques d'un garçon de 28 ans faisait que je ne parlais pas de moi dans ce film, c'est évidemment le contraire. De la même façon on m'a fait remarquer qu'il y avait une chose de très matriarcal dans mon rapport à la famille, à l'image des familles italiennes. Je désirais parler de l'identité, mais sans qu'elle soit marquée par une culture. Je voulais éviter de centrer mon film sur une communauté, même si j'en évoque une, je tenais à faire un film plus universel, tout en parlant d'une communauté, je ne voulais pas faire un film communautariste. Finalement il reste personnel, autour d'une communauté, mais il y a cette dimension qui m'importait, plus large, plus universelle. A l'époque du tournage j'étais trop dans une logique opérationnelle, celle de rechercher une vérité pour chaque séquence en m'interrogeant sur la distance justement que je devais prendre en tant que metteur en scène, dans mon rapport au propos etaux personnages, j'en ai oublié mon propre rapport avec cette histoire, il revient en force aujourd'hui.

Comment s'est ensuite construit ce trio, ce cheminement entre ces trois personnages, ancrés chacun dans leurs blessures, leurs désirs et leurs peurs, la famille a-t-elle été immédiatement la ligne conductrice du récit ?Etrangement, après tout ce que je viens d'évoquer, ma volonté, à l'origine, n'était pas de parler de la famille, mais plus du cheminement de trois femmes, trois femmes représentant trois générations différentes. Je souhaitais alors écrire un film dont le seul lien serait le rapport que trois femmes entretiendraient avec leur corps, avec le temps qui passe et leur propre vieillissement, trois femmes qui se seraient croisées dans le cabinet d'un gynécologue, idée que je trouve aujourd'hui assez banale, et le personnage de Simon n'existait pas dans ce premier récit. J'ai trouvé mon film progressivement en prenant conscience soudainement que c'est à travers un lien de filiation que ces différents personnages pourraient avoir plus de profondeur. J'ai alors lié les personnages et décidé de me poser sur les réactions d'un frère et d'une sœur face à la déchéance de leur mère, montrer comment ils peuvent le vivre différemment, comment l'un peut l'aborder de façon frontale et l'autre de manière transversale. Pour moi c'est ce propos qui a amené l'émotion et pas quelque chose de trop factuel qui était le cheminement de leur mère vers la mort, je voulais éviter le pathos de cette réalité.

Sa dérive est pourtant bouleversante, il y a certaines séquences vibrantes ayant une puissance dramatique directe ?Je me suis beaucoup interrogé sur l'émotion et j'en ai beaucoup parlé avec mes partenaires. En tant que spectateur j'ai un rapport à l'émotion qui n'est pas évident : dès que je sens que l'on cherche à me la faire ressentir, je me braque. J'aime l'idée que l'émotion puisse arriver par des ruptures plus anodines et j'ai essayé de travailler en ce sens, sans tomber dans les poncifs de la distanciation totale, typique pour le coup souvent d'un cinéma assez froid. J'ai voulu avoir une spontanéité avec l'émotion, mais qu'elle vienne de choses plus charnelles, plus sensorielles que factuelles tout en évitant une trop grande facilité. C'est difficile de trouver une harmonie, un bon entre-deux entre trop d'émotivité ou trop de froideur. C'était mon premier enjeu et je me suis efforcé d'apporter une tendresse par des images simples, évidentes, des séquences de vie comme le fait de masser son fils, de s'endormir près de sa mère, de la regarder dormir, des séquences quotidiennes créant naturellement de l'émotion et non de l'émotionnel.

Les murs porteurs, quelle est pour vous la symbolique de ce titre ?La symbolique des lieux est fondamentale pour moi, dans ce que je voulais raconter. Les murs porteurs c'est ce que l'on ne peut pas enlever et il y a un parallèle entre l'identité, la transmission et la symbolique des lieux, avec le retour dans ce lieu de leur enfance. Il est possible de s'écarter de sa culture, de ses origines, de se construire différemment mais chacun garde forcément en lui certaines fondations, certaines résonnances de son passé, liées parfois à un lieu précis. J'aimais l'idée que les enfants s'affrontent sur le destin de ce lieu, que Simon veuille de prime abord vendre cet appartement alors que ce qu'il vit dans le film le ramène frontalement à ce lieu. C'est lui qui va y chercher sa mère, qui retourne dans l'agence de communication, qui touche le papier peint qu'il reconnaît alors que Judith ne se retrouvera de nouveau dans ce lieu qu'à la séquence de fin. Il y a un rapport très fort au lieu qui me plaisait, je tenais à ce qu'ils soient habités et y faire ainsi revenir Frida de manière instinctive, animale. La résolution du film pour moi, c'est qu'ils finissent par réinvestir ce lieu alors désincarné, c'est la raison pour laquelle d'ailleurs j'ai voulu y installer temporairement une agence de communication, une image très contemporaine alors que je voulais que le film soit intemporel, et cette intemporalité on la retrouve lors de cette dernière scène. D'ailleurs cette même histoire d'une vieille dame atteinte de la maladie d'Alzheimer et qui revient à l'endroit où elle a habité par le passé est arrivée à des amis après mon tournage. Quand ils me l'ont racontée, ça m'a bouleversé.

Le duo, le frère et la sœur, qu'est-ce qui vous a attiré en Miou Miou et Charles Berling pour tenir ce face à face?Avec Miou Miou, il y avait pour moi une sorte de défi à lui proposer ce rôle, il ne collait pas à l'image que j'avais d'elle et, en même temps, je lui trouvais cette faculté à donner une grande légèreté à ses personnages. C'est l'une des directions vers laquelle je voulais me diriger, un personnage ayant à faire face à des événements dramatiques et qui a, parallèlement, une incroyable énergie, une réelle soif de vivre. J'ai senti qu'elle donnerait beaucoup de profondeur à cette femme et j'ai été époustouflé. Elle s'est emparée du rôle avec une grande justesse et s'est investie pleinement dans cette aventure. C'est incroyable de voir incarnés sur un plateau de cinéma les personnages que l'on a créés, le tournage est jubilatoire et j'adore en ce sens mettre en scène, j'y prends énormément de plaisir, c'est fusionnel. Pour Charles, en me basant sur son travail, j'avais l'impression que c'était un comédien qui n'avait pas de problème avec sa part de féminité. Le personnage de Simon était assez impressionniste, il intériorisait beaucoup. J'espérais qu'il aborde cette intériorité avec toute cette féminité et je ne pense pas m'être trompé, il donne au personnage une étonnante sensibilité.

Shulamit Adar, qu'est-ce qui vous a orienté vers cette comédienne ? La force de son regard ?Shulamit avait joué dans Madame Jacques sur la croisette et Voyages d'Emmanuel Finkiel, je ne les avais pas vus et lorsque la productrice de ces deux films me les a prêtés ce fut immédiatement une évidence. Elle est Israélienne et nous avons beaucoup travaillé sur la phonétique, c'était un vrai défi, mais elle est extraordinaire, elle exprime énormément de choses par la profondeur de son regard, par les traits de son visage et il suffisait de la filmer sans qu'elle ait besoin de parler. Giovanna Mezzogiorno est une actrice italienne. Lorsque mon directeur de casting m'a parlé de cette comédienne, qui a fait partie de la troupe de Peter Brook et qui parle couramment le Français, j'ai trouvé intéressant d'avoir un visage inconnu du public en France pour interpréter ce personnage. Manou, en effet, est la locataire, l'habitante du lieu, le personnage extérieur à cette famille. Je voulais faire passer des choses au travers du regard qu'elle pose sur cette famille dont elle va finir par faire partie. Je cherchais une comédienne très expressive, ayant presque une sorte de virgule dans l'œil afin de pouvoir travailler sur cette idée de personnage observateur.

Qu'est ce qu'il ressort pour vous de cette aventure ?Comme chacun des personnages du film, je ressors totalement différent à l'issue de ce film et j'ai moi même effectué un trajet. Je pense vraiment que ce film m'a fait passer à une autre étape de ma vie du fait des péripéties rencontrées pour qu'il aboutisse. Ces péripéties m'ont finalement permis de me construire. Mon rapport aux autres et à mon métier est désormais totalement différent.