Dans la main des femmes, le fil de la vie

28 février 2011

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« Dans le film, la broderie joue comme un journal intime, dit la réalisatrice, parce que l'art, c'est aussi de savoir exprimer ce qui vous habite. Claire, la jeune fille, travaille à partir de matériaux de récupération – peaux de lapin, rondelles de plomberie. Ce côté tactile comptait beaucoup pour moi. Il fallait que le métier à broder chez Mme Mélikian, la femme d'expérience, évolue comme le bébé s'épanouit dans le ventre de Claire. "

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C'était quoi, les derniers gestes qui nous ont marqués au cinéma ? Assurément, la main sur une arme. Peut-être le geste d'écrire – le cinéma paie encore son tribut à la littérature. Mais dans l'immense majorité des films qui se passent entre les mots et les corps, se souvenir d'un geste, précisément : jusqu'où remonter ? Jusqu'à La Salamandre, d'Alain Tanner, en 1971, où Bulle Ogier, ouvrière à la chaîne, répète mécaniquement le geste de conditionner des saucisses dans le fracas de son usine. Jusqu'aux Portraits d'Alain Cavalier, magnifiques, racontant l'histoire d'une vie à travers les mains des femmes – celles qui leur permit de vivre en répétant les gestes de leur artisanat : matelassière, illusionniste, gaveuse d'oies...Dans le très beau premier film d'Elénore Faucher, Brodeuses, il y a donc des mains de femmes qui tirent un fil.

C'est un travail minutieux, difficile, long. Qui aboutit, ici, avec de la persévérance et de la passion. On ne pourra pas les oublier. Car il ne s'agit pas d'un simple fil de broderie, mais de tous les fils qu'il nous faut tirer et démêler. Le fil d'Ariane, qui sert de guide à ceux qui sont perdus dans un labyrinthe. Et le fil de la vie, que les trois Parques mythologiques peuvent effilocher et couper quand bon leur semble. Donc, le fil de l'histoire, aussi. Et le fil qui relie les êtres, cordon ombilical : le fil de la filiation. « Un jour, dit la réalisatrice, j'étais en train de repriser un petit haut en me disant que je ferais mieux de le jeter ; j'ai réalisé que je n'aurais jamais fait ce geste si je n'avais pas vu ma grand-mère repriser de vieux vêtements qui se trouvaient parfois dans sa boîte à couture depuis des années. Nous n'étions pas particulièrement proches, mais je me suis rendu compte que j'étais faite de tous ces gestes-là, que ma grand-mère et mes autres grands-parents, que mes parents existaient quelque part en moi et que même si je ne suis que moi-même, je ne suis rien sans eux. »

Brodeuses est l'histoire de deux solitaires. Deux femmes qui ressentent, à distance, le même désespoir. Leurs raisons sont pourtant différentes, voire inverses. La première est une jeune fille qui se retrouve enceinte sans le vouloir, vit l'événement dans le secret, et pense accoucher sous X. L'autre est une femme de 50 ans que la mort de son fils a plongée dans la solitude. L'une préférerait éviter la présence d'un enfant quand l'autre est rongée par son absence. Lorsque les deux femmes, qui ont comme passion commune la broderie, sont amenées à travailler ensemble, se tisse une nouvelle vie possible.

« Dans le film, la broderie joue comme un journal intime, dit la réalisatrice, parce que l'art, c'est aussi savoir exprimer ce qui vous habite. Claire, la jeune fille, travaille à partir de matériaux de récupération – peaux de lapin, rondelles de plomberie - sans technique. Ce côté tactile comptait beaucoup pour moi. Il fallait que le métier à broder chez Mme Mélikian, la femme d'expérience, évolue comme le bébé s'épanouit dans le ventre de Claire. L'atelier est à mes yeux une sorte de grotte où elle se cache, comme un ventre. Et les tissus transparents, à travers lesquels les femmes sont filmées, qui laissent voir les mains au travail et les visages, sont comme ces voiles de chair que l'enfant va traverser pour naître."

Car il s'agit bien, dans ce film attentif aux moindres effilochages de parcours, d'apprendre à broder le motif de sa propre existence. Entre les deux femmes, dans le silence et l'observation de l'autre, naît une attention nouvelle aux frémissements de la vie. Quand l'une tombe, l'autre la relève. Alors, à travers la grisaille de la vie de province, la luminosité des paysages se révèle peu à peu, et la jeune fille se laisse aller au plaisir. Son épaisse chevelure rousse se défait en fils flamboyants. Un enfant va naître. La broderie est presque achevée. Tout commence.Philippe Piazzo

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