Des hommes perdus... mais qui résistent

28 février 2011

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Dans son premier long-métrage de fiction, le documentariste Christophe Otzenberger suit un jeune homme marqué par son passé "comme par un tatouage indélébile", dit le cinéaste. Mais c'est capacité à résister et ses prises de conscience qui sont la ligne directrice d'un récit aux allures de "film noir social"...

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"Itinéraires" pourrait être une histoire vraie. Christophe Otzenberger : Hélas, oui. Cette histoire est le fruit de plusieurs itinéraires. Écrivant le scénario, j’avais en tête certaines personnes côtoyées pour mes documentaires. Des pans de ma propre histoire aussi, car adolescent, j’ai passé de nombreuses années à la campagne. Mais c’est résolument un film de fiction. Thierry - le personnage principal, se débat comme bien des jeunes, dans un monde trop grand, trop fort pour lui. Trop vache, peut-être… Son passé le rattrape. Le passé est comme un tatouage, et un tatouage, même brûlé, laisse une trace indélébile. Mais il se bat, résiste. C’est cette prise de conscience qui aussi m’intéressait. Thierry, délinquant malgré lui ? S’il vole, c’est sur commande ! Et ces commandes viennent d’adultes installés, respectés… Ce business, ces petits arrangements avec la vie, de la part même du cafetier du village, image paternelle en somme, deviennent une logique d’existence… Le seul délit de Thierry est d’avoir été, un jour, là où il n’aurait pas dû être. Comment voulez-vous qu’il ait des repères, qu’il ait conscience du mal ? L’image du père est, pour vous, importante… Il est clair que l’image d’un père ou d’un modèle autre, façonne la vie des individus… Le Talmud nous dit : “la vie n’est pas nécessairement un châtiment”… Soit, mais encore faut-il avoir un aperçu d’une vie possible… Dans Itinéraires, le père de Thierry est un homme perdu, qui ne sait exprimer sa souffrance, qui ne peut que faire du mal. C’est un alcoolique et l’alcool en fait un monstre. C’est pourquoi Thierry est en recherche de père. Je me suis toujours demandé, et je n’ai pas la réponse, s’il valait mieux être mal-aimé que pas aimé. En revanche, je sais que le père, est l’homme qui aime, pas celui qui conçoit… Le travelling avant récurrent nous donne une impression de flash-back. Le temps zéro de l’histoire est effectivement la découverte du cadavre. Et la fin du travelling, sur le parking, est la fin du temps de réflexion. Ce n’est pas à proprement parler un flash-back, c’est un questionnement continuel. Tout revient à Thierry. Sa culpabilité, certes, mais aussi le doute intuitif sur les institutions. Que doit-il faire ? Dans un premier temps, il fuit, fuit son passé, puis décide de l’assumer. En confiance, puisqu’il est innocent… Mais la police en fait un coupable plus qu’idéal, évident. Donc, la seule manière pour lui de refuser cette évidence, de se battre contre l’injustice, contre le déterminisme, c’est la cavale. Car il sait, inconsciemment, qu’il va payer. Thierry a accepté sa première condamnation, mais il n’est pas apaisé. Si je n’avais pas fait le con à l’abattoir, il serait encore là, le restaurateur, dit-il… Il refuse les arrangements avec la morale, avec les mensonges. Il a été coupable, il ne le sera plus. Il s’est mutilé, il ne le fera plus. D’une manière étonnante, c’est cette lucidité, cette force qui lui donnent le courage de vivre et lui fait refuser l’a priori d’un fonctionnaire, certes bon policier, mais soumis à l’évidence. Son refus porte ses fruits… Oui, parce que le flic réfléchit à son pouvoir. Le film ne dit pas si le Commandant Amado finit par croire Thierry innocent… Il est flic, pas juge... Ce qui m’importe, c’est qu’il se pose des questions sur sa responsabilité de fonctionnaire. Ce qui m’importe, c’est le grain de sable qu’il glisse dans la machine judiciaire, hélas souvent trop bien huilée. Ce qui m’importe, c’est que de la confrontation des idées naisse un doute… Penser par soi-même, c’est déjà commencer à résister. En ce sens, la bagarre de Thierry et de son avocat est utile. Cette histoire transforme Amado, il se sent, peu à peu, pris entre les ordres de sa hiérarchie et sa conscience. J’aime que le choix, ne serait-ce que d’une seule personne, grippe -en attendant de la changer ? -la vacherie du monde. Je dois avoir une obsession… Dire combien le monde est vache… Bien des personnages du film évoluent… Oui. Campion, l’avocat, se dévoue comme il ne l’a jamais fait. Thierry permet à Fontaine d’exister, de se confier, Fontaine lui donne de l’affection. Thierry est aimé, jalousé… Cela ne lui était pas arrivé depuis son adolescence avec sa grand-mère. Fontaine ne pose pas de question, car il ne veut pas savoir, ne veut pas être déçu. Sandrine, elle, voit en Thierry la possibilité d’un ailleurs auparavant inaccessible, voit en lui un amant enfin amoureux... Bien que Thierry sache ces moments éphémères, il accepte leur bonheur pour eux aussi, peut-être… Et Sandrine est intelligente, elle ne sombre pas dans le romantisme béat, ne veut pas d’une vie de cavale. C’est la quadrature du cercle. Si elle veut aider son ami, elle doit rester dans la légalité, si l’avocat pousse Thierry à devenir un hors-la-loi, c’est parce qu’il risque trop gros. Même si ça semble perdu d’avance, il faut mener combat. L’institution judiciaire n’est pas parfaite, on le remarque régulièrement… Le monde, encore une fois, est trop rude, surtout pour les plus vulnérables. Tant qu’il n’est pas arrêté, l’enquête se poursuit. Pour vivre, Thierry doit fuir. Pour tenter de s’expliquer, il lui faudrait se rendre. Ni lui, ni l’avocat, ni le flic n’ont confiance en notre monde, alors… Chez Fontaine, le film est plus léger… Bien que le film soit noir, il y a heureusement des personnages, des moments légers. J’aime la comédie, j’aime le bonheur et les bonheurs d’acteurs… Ils ont, par ailleurs, tous donné considérablement d’eux-mêmes. Nous avons beaucoup travaillé en amont, aussi sur le tournage, ils pimentaient, à loisir, leurs partitions d’émotions personnelles. Moi qui suis un solitaire le mot m’amuse, mais cette communauté, cette troupe n’attend que de repartir sur la route. Comment avez-vous pensé le film ? Formellement, Itinéraires ne rappelle pas mon travail documentaire. Je ne voulais pas que la caméra soit ressentie comme un personnage supplémentaire, alors que c’est essentiel en documentaire. S’il y a peu de plans fixes, les mouvements sont maîtrisés, les plans à l’épaule sont rares et je n’utilise -pas plus ici qu’en documentaire -jamais la caméra dite subjective, car le film dans son ensemble est subjectif. Par contre, la distance entre la caméra et ceux qu’elle filme m’a été intuitivement inspirée du documentaire. J’ai voulu donner aux spectateurs l’impression d’être avec les personnages de façon charnelle. Propos recueillis par Philippe Piazzo