Dominique Cabrera : "Atteindre une sorte d'état de sincérité..."

28 février 2011

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La cinéaste a répondu à une commande d'Arte pour réaliser une fiction fortement traversée par le documentaire sur le thème politique "Gauche/Droite". Avec pour objectif de travailler au plus près de la réalité (sans forcément faire un film réaliste) comme de faire entendre toutes les voix du choeur (d'une grève) en liant l'intime et le collectif. Héritage renoirien ?

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Quelle a été votre réaction lorsqu’ARTE vous a proposé de réaliser un film sur les notions de politique et de social ?

J’ai été très contente qu’on me donne l’occasion de traiter ce genre de thématique à la télévision. Ce n’est pas fréquent : souvent, les événements sociaux ou économiques servent de simple décor à l’arrière-plan d’une histoire, ce qui me paraît assez superficiel. En plus, on a toujours tendance à dire qu’il n’est pas possible de faire un film sur l’histoire immédiate. C’est justement ce qui me tentait. Je voulais travailler au plus près de la réalité, du matériau concret. Je voulais faire un film sur la grève et sur cette grève-là en particulier, celle de décembre 95.

Vous souvenez-vous de l’ambiance qui a régné pendant ces quelques semaines ? C’était fou ; il y avait une véritable exaltation dans l’air. Cette grève a prouvé qu’il redevenait possible de penser les choses d’un point de vue politique en France. La revendication même des grévistes était riche en symbole : ils luttaient contre le recul de l’âge de la retraite. Ce sont des gens qui entrent à 20 ans dans la boîte, qui travaillent dur, qui sont mal payés. Mais on leur a promis qu’ils pourraient s’arrêter à 55 ans et faire enfin ce qui les intéresse dans la vie. La retraite, c’est le patrimoine de ceux qui n’en ont pas. Et cette grève a montré que l’individualisme n’était pas une solution, et que la volonté collective, le lien du groupe, pouvaient être à l’origine d’une culture, d’une ouverture dans la vie des gens.

Nadia et les hippopotames est-il un film militant ?Non, je n’ai pas recherché la polémique. Nadia et les hippopotames est un film interne à la gauche : on n’y voit pas d’adversaire de droite, les patrons n’apparaissent pas, les policiers sont absents. Et c’est aussi un film intérieur, un film intime. Ce qui m’importait surtout était de saisir la vérité humaine, la justesse des émotions. D’où l’importance de la grève. La grève est le moment de la crise par excellence. Le moment où les conflits latents éclatent, où ce qui est enfoui revient au jour, où les émotions peuvent ressurgir. La grève, c’est le déplacement : on occupe le bureau du patron, on mange la nuit, on arrête les trains. Comme au carnaval : tout ce qui fait loi dans le quotidien n’a plus cours. C’est le moment du désir. J’ai toujours été frappée de la manière dont des événements a priori extérieurs, bouleversements politiques ou économiques, pouvaient se répercuter dans l’histoire personnelle des gens. De même dans mon film. La grève permet un re-aiguillage des destins.

Le film reflète une quête, un mouvement – la plupart des scènes se passent d’ailleurs en voiture, à la manière d’un road-movie.Mais il décrit aussi un moment d’arrêt : la nuit...Oui, il y a beaucoup d’allées et venues, les militants voyagent entre deux piquets de grève. Et puis soudain, ils tombent dans cette sorte de creux de la nuit, ce gouffre. La nuit de vérité. Le “ Que les masques tombent ” est un grand thème du cinéma. Je l'ai filmé pendant la nuit, car c'est là qu'il y a un phénomène d’usure, de fatigue. Les gens se relâchent, commencent à parler d’eux. J’ai traité la nuit comme une mise à l’épreuve. Je pensais à Cassavetes : avec cette insistance sur le personnage, cette façon de le mettre en face de lui-même, de creuser le sentiment. A la fin du film, au petit matin, les personnages ont atteint une sorte d’état de sincérité. Serge, un des grévistes, monte sur le podium pour faire un discours. Mais au lieu de parler de politique, de salaire, de revendication, il parle de lui-même. C’est surprenant et très émouvant.

Nadia, le personnage joué par Ariane Ascaride, paraît être le catalyseur de ces bouleversements.Nadia est en quête d’une famille. Elle recherche le père de son enfant. C’est une paumée, un électron libre qui va contraindre les personnages à aller au-delà de leurs appartenances de syndicat ou de clan. Elle brouille les pistes. Et c’est à travers elle que va naître la possibilité d’une autre vie, autre qu’au jour le jour, autre qu’une vie sans lien, sans but, une simple survie. J’ai fait un film sur le lien, sur la capacité qu’ont des personnes différentes à trouver de quoi agir ensemble.

Le public sera frappé par l’authenticité de ton et la fluidité de votre caméra. Nadia et les hippopotames pourrait entrer dans la catégorie du “ docu-fiction ”.Pourquoi toujours faire une telle distinction entre le documentaire et la fiction ? Non, je ne veux pas marquer de frontière entre ce qui est de l’ordre du collectif et du privé. Certes, j’ai tourné avec des vrais cheminots, j’ai travaillé les dialogues et le scénario avec un ami sociologue, Philippe Corcuff, sur la base d’entretiens enregistrés avec des grévistes de 95, j’en ai repris certaines phrases... Mais j’ai mis le même soin “ documentaire ” à raconter les histoires d’amour de Nadia, Claire, André ou Jean-Paul. C’est peut-être un héritage du cinéma “ renoirien ” : un cinéma qui a une vision globale du monde, où tout circule, tout fait lien. Il y a comme un mouvement choral dans les films de Renoir, une façon de fondre le singulier au multiple. A ce propos, je pense que la scène finale de mon film, celle de la manifestation, répond moins à une imagerie traditionnelle de gauche qu’à une sorte de poésie musicale où toutes les voix sont réunies, mais gardent chacune, en aparté, sa petite chanson, son ton bien à elle. Non, je n’ai pas fait un film réaliste.

C’est vrai que la nuit, c’est aussi le rêve...Voilà, il y a ce côté onirique, ce côté décalé. Avec Hélène Louvart, la chef-opératrice qui m’accompagnait déjà dans L’autre côté de la mer, mon premier long-métrage, on a mené un réel travail de création sur les lumières. Je voulais un film coloré, vivant, où la chaleur humaine déborde de l’image, malgré et dans la nuit. On a joué sur la vision subjective, sur l’amplification des sensations. On a utilisé des verts, des rouges, des jaunes, des effets néon. On a ainsi réussi à créer comme une zone de fiction autour de chaque personnage.