Dominique Cabrera : "Un film sur la vie qui résiste..."

28 février 2011

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Submergé par la difficulté de vivre, une mère abandonne ses enfants et se perd... Loin du pathos et du moraliste, filmant avec des caméras légères et des couleurs vives, Dominique Cabrera cherche dans "Le Lait de la tendresse humaine" à comprendre son personnage. Explications.

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Le Lait de la tendresse humaine : qu'y-a-t-il derrière ce titre mystérieux ?Dominique Cabrera : Une réplique de Lady Macbeth dans la pièce de Shakespeare et c'est un titre qui m'a inspiré dans l'écriture; mais , au fur et à mesure, je me suis demandé pourquoi j'avais ce titre à l'esprit. Comme toutes les propositions poétiques, on peut y entrer de plusieurs manières. Quand on pense au lait, c'est un élément pur, blanc, désincarné... or, si on y réfléchit, c'est un produit du corps, des humeurs, du sang et de la chair. Et je crois que c'est ce que j'essayais de faire avec ce film : voir comment l'amour –l'amour tendre comme l'amour maternel- peut provoquer des réactions viscérales inattendues.

C'est l'amour qui fait paniquer cette mère, lui fait abandonner sa famille ?L'amour d'une mère pour son enfant peut aussi être composé de rejet. Il y peut y avoir de la colère, un sentiment de défaite. Le film montre que le courage est aussi fait de découragement; voilà de quoi est composé le lait de la tendresse humaine : de violentes contradictions.

C'est l'histoire d'une femme qui est perdue et qui se retrouve ?Grâce à une autre femme... Une autre femme : c'est d'ailleurs un titre que j'ai envisagé, mais il y a déjà un film très différent de Woody Allen. Cette autre femme, c'est d'abord une voisine. La première est découragée, raide dans son désir de perfection, elle fuit et elle se pose, comme un bébé, sur le canapé de la seconde, puis se recompose. Alors c'est l'autre femme qui va bouger. Ce que vit l'une réveille chez l'autre des souvenirs, des désirs... Cette femme qui débarque chez elle, désemparée, suscite des échos qui lui rappellent sa propre mère.

Cette mère qui disparait provoque des réactions très différentes dans son entourage...Pour sa soeur, il y a un sentiment de jalousie qui finit par s'exprimer. Pour son mari, c'est une remise en question, et c'est ce que je trouve beau chez lui : il est défait et il attend. Il pose les armes; il s'ouvre - prêt pour le pardon et les retrouvailles. Mais il y a aussi des répercussions plus lointaines, comme avec le personnage de Sergi Lopez, l'amant de la voisine, qui est comme un Don Juan, avec deux femmes, et se comporte en même temps comme un père. Il se met à aimer plus sincèrement sa maîtresse; il la redécouvre et peut-être, finalement, que c'est sa femme légitime qui va devenir "l'autre femme". Il y a un jeu dans ce vertige du double. Cette femme perdue, on s'en approche et on s'en éloigne à la fois; certains se servent d'elle autant qu'ils essayent de l'aider. J'ai lu dans un journal cette expression qui s'appliquerait bien au film "le roman désordonné de la vie".

Mais le sujet du film c'est la maternité...... et la fragilité d'une mère; ça provoque des réactions de grande connivence avec certains spectateurs pour qui le film met des mots sur leurs malaises, et c'est apaisant. Pour d'autres, c'est insupportable. Cela réveille peut-être ce souvenir, quand on est enfant, de voir sa mère fragile devenir une menace. C'est une image dure à surmonter. Et quand on est parent, dire "j'y arrive pas" sans croire que le monde s'écroule c'est aussi difficile à assumer.

Vous avez fait beaucoup de documentaires; vous êtes partie d'une base réelle ?Bien sûr, j'ai rencontré des psychiatres dans un hôpital qui accueille des mères en difficulté. Ils disent que 20% des femmes qui ont accouché restent dépressives dans l'année qui suit; par contre, ça se guérit facilement, contrairement aux autres dépressions. C'est un état qui peut atteindre une intense folie... mais réversible. En donnant naissance, la femme touche au mystère de la vie; ça concerne le fait d'exister et pas seulement la question de maternité ou de paternité; on vient du néant et on y retourne, et ça peut provoquer une intense panique. Ensuite, quand les femmes de l'hôpital ont lu le scénario, elles l'ont aimé... mais en l'envisageant comme une fiction.

Vous vouliez aller vers un certain romanesque ?Je me suis concentrée sur les sentiments. Ces expériences à l'hôpital nourrissent le film mais ne fournissent pas de scènes explicatives ou de justification. C'est une sorte de tableau d'instants de féminité qui se répondent et se complètent à travers tous ces personnages différents. J'ai même l'impression d'être un peu dans toutes ces femmes et qu'il s'agit d'un portrait intime.

C'est un film doux sur un sujet violent.Face à ces sentiments de désespoir, ce qui aide une mère, c'est de sentir que son bébé résiste. Elle peut voir que sa propre panique n'a pas envahi le monde, que son bébé va bien, malgré elle. Je voulais que le film transmette cette force. C'est un film sur la vie qui résiste. C'est pour ça que j'ai voulu une caméra portée à l'épaule, pour aller dans le sens du vivant et de la palpitation. J'ai aussi beaucoup travaillé sur les couleurs. On voit ainsi que le monde n'est pas contaminé par ses idées noires. Il y a toujours une ouverture. Même dans mes plans : dans l'image, dans le décor, il y a toujours une fenêtre, un reflet, une échappée possible. C'est ma façon de dire qu'il faut s'obstiner, que l'on change et que l'on peut toujours s'en sortir.

Propos recueillis par Philippe Piazzo

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