Emmanuelle Bercot : "L'envie de se perdre dans l'autre..."

28 février 2011

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Une chanteuse et une fan. Après "Clément", la cinéaste explore de nouveau les affres de la passion, entre exaltation et anéantissement. "J'ai toujours envie de faire un portrait charnel des gens et des lieux. L'intérêt, pour moi, n'est jamais tant de raconter des histoires que de décrire des états, d'exacerber des perceptions" explique Emmanuelle Bercot qui dans "Backstage"confronte ses actrices à de véritables personnalités du monde musical...

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D'où vient le projet de BACKSTAGE ?Je suis, depuis longtemps intriguée, fascinée même, par le phénomène des fans, par leurs comportements irraisonnés, leur ardeur désespérée, la charge de désir fantasmatique qui les habite, le plus souvent accompagnée d'une fragilité émotionnelle débordante, mais surtout d'une profonde souffrance. Les plus extrémistes d'entre eux assimilent leur idole à une véritable drogue et suspendent leur vie à cette présence fantomatique qui les remplit pourtant entièrement. J'avais envie de décrire ce processus, d'essayer de m'en approcher.

Entre une star et ses fans, il y a un fossé infranchissable…Tout est soigneusement ordonnancé pour cela. Il y a un jeu du mystère et de la frustration. Le mirage doit sans doute être préservé à tout prix. Entre les deux parties, le parcours est balisé par des vitres, des barrières, des gardes du corps… Autant de limites dressées entre deux mondes irrémédiablement opposés, bien qu'entrelacés. Parfois, la rencontre se produit, mais les secondes en sont alors sauvagement comptées. À l'origine de BACKSTAGE, il y a eu cette question : qu'est-ce qui se passerait si ces instants de quelques secondes se prolongeaient ? Qu'est-ce qui se passerait si le rapprochement illusoire entre une fan et son idole avait lieu, vraiment, physiquement, dans la durée que suggère la découverte de l'un par l'autre.

Pour le coup, dans l'une des premières scènes du film, la rencontre est violente. Grâce à un jeu du type « Stars à domicile », Lucie est au plus près de son idole : elle la voit surgir devant elle, chez elle… mais ça l'anéantit.Elle est à la fois surprise et prise au piège. C'est une situation aussi gratifiante que bouleversante. La star de ses rêves entre dans sa vie, dans son salon, mais cela ne dure que quelques minutes. Les adolescents à qui l'on fait vivre ce genre d'expériences, pour une émission de télé, sont ravagés par l'émotion. Certains sont au bord de l'évanouissement, pris de convulsions. Ne leur reste ensuite qu'un sentiment de vide abyssal. À cet instant, Lucie aura été comme un lapin dans les phares d'une voiture, avant d'être écrasée, broyée par un système qui la dépasse. Et si son destin bascule, c'est parce que sa mère, en voulant lui faire plaisir, va détruire sa vie…

C'est aussi noir dans la réalité ?J'imagine que ça peut l'être… D'habitude, on ne montre des fans transis qu'un aspect anecdotique, condescendant et souriant. Mais certains vivent cette situation de façon très cruelle. Avec mon coscénariste, Jérôme Tonnerre, on a plutôt développé l'histoire comme on aurait raconté un fait-divers ; en cherchant à être au plus près de la cruauté et de la violence du sujet, à être rigoureux dans le réalisme et la vraisemblance.

Le choix des acteurs faisait partie de cette démarche ?Pour le rôle de la chanteuse, il fallait trouver une actrice capable, en premier lieu, d'être crédible en star adulée, sans risque de caricature. Et une actrice dont le statut, même au cinéma, ne crée pas d'interférences avec son personnage. Parmi bien d'autres qualités, Emmanuelle Seigner avait cet atout-là. Outre son charisme, son physique « glamour » et ce mélange de mystère, de dureté distante et de fragilité désarmante, elle offre, par son statut indéfini (à la fois actrice mais tout aussi connue au travers des pages « people », en couverture de magazines prestigieux ou image d'un célèbre parfum), un champ de notoriété suffisamment déroutant pour que sa crédibilité en chanteuse-icône puisse convaincre.

Et Isild Le Besco ?Elle est à la source du projet puisque j'ai écrit ce rôle pour elle. Avec une apparence physique différente de celle qu'elle a eue jusqu'à présent, Isild apporte son étrangeté, une présence brute, mêlant la douceur enfantine aux traits inquiétants de la folie.

Autour de ces deux femmes, il y a tout un entourage, très fort, qui apparaît avec une sorte de vérité documentaire...Isild et Emmanuelle sont dans la vie loin de leurs personnages ; elles devaient composer sans pouvoir s'appuyer sur leurs propres références, alors je les ai confrontées à quelques acteurs non professionnels dont les rôles avaient un lien direct avec leurs propres vies. Le garde du corps est, par exemple, un vrai garde du corps… C'est une démarche que je poursuis d'un film à l'autre parce que cette confrontation pousse les acteurs à se débarrasser de leurs tics. J'aime qu'ils retrouvent quelque chose de très instinctif dans leur jeu. Quand Valéry Zeitoun, le manager, apparait, il apporte son authenticité et contribue de façon incontestable à la crédibilité du film. D'abord parce qu'il est connu d'une partie du public au travers de sa prestation charismatique à la télévision dans « Popstars », et parce qu'il est justement directeur général du label AZ chez Universal et qu'il côtoie chaque jour le monde décrit dans le film. La « vraie vie » entre alors dans « la fiction », et cela permet, à mon sens, de s'approcher d'une forme de vérité.

Comment s'organise alors votre mise en scène ?Chaque situation, chaque scène appelle son propre style. Je n'ai pas peur de passer de cadres très fixes, avec un côté pictural, à des mouvements bruts, qui accompagnent au plus près les acteurs à qui j'aime laisser une grande liberté. La nouveauté pour moi, était de partir d'un scénario très dialogué avec de nombreux personnages. Dans ces scènes de groupe, j'avais peur que les choses soient figées, j'ai essayé que la mise en scène reste toujours en mouvement, laissant des phrases se perdre dans le hors champ, des personnages aller et venir, ou disparaître d'une pièce à l'autre. Dans les scènes plus intimistes, j'ai cherché à ce que la mise en scène oscille entre lyrisme et réalisme.

Vous passez aussi du point de vue de Lucie, la jeune fan, à celui de Lauren, la star…Oui, parce que Lauren a aussi sa propre histoire. La dérive sentimentale qu'elle endure, la charge écrasante que représente l'amour des fans et le fait qu'elle devienne peu à peu la vraie victime - la plus à plaindre finalement - fait basculer certaines scènes dans son point de vue. Qu'est-ce qu'elle perçoit du danger que représente Lucie ? Quel regard porte-t-elle sur Lucie et la monstruosité de son acte ? Il faut qu'on prenne conscience de la violence de tout ça, pour Lauren aussi.

Vous êtes une réalisatrice très « physique »…J'aime en passer par une exploration des corps, des visages et de la matière. J'ai toujours envie de faire un portrait charnel des gens et des lieux. L'intérêt, pour moi, n'est jamais tant dans le fait de raconter des histoires que dans la volonté de décrire des états, d'exacerber des perceptions. J'aime privilégier la matière au sens ; filmer les sentiments des personnages dans ce qu'ils ont de physique, d'élémentaire. D'où la nécessité de tourner des plan-séquences, pour ne pas fragmenter les émotions, pour favoriser les accidents, d'où peut surgir une vérité fulgurante. Lorsqu'on en arrive à un processus d'abandon avec les interprètes, on traque la texture même de la vie.

Il y a un personnage très important : la musique…Il a fallu entièrement créer un répertoire, susceptible d'avoir pu toucher le plus grand nombre, comme de séduire et d'envoûter des adolescents. Et l'on sait que c'est un type de chansons mélancoliques et dépressives qui a un fort impact sur ce public. C'est, là encore, dans un perpétuel souci de vraisemblance qu'on a essayé de travailler, les chansons étant un vecteur de crédibilité et d'authenticité essentiel. Avec Laurent Marimbert, compositeur, et Marine Bercot, auteur des textes, nous avons élaboré un album de 8 titres en nous inspirant de la personnalité fictionnelle de Lauren Waks. Chacun des titres correspondant à une étape de sa carrière qu'on a supposé s'étaler sur 15 ans. Puis l'album a été enregistré en studio, par EmmanuelleSeigner, dans des conditions de production semblables à celles accordées aux grandes stars de la variété. Cela aura été en soi, un vrai défi à relever avant même de s'attaquer au film. Et pour Emmanuelle, comme pour moi, une étape essentielle de l'incarnation de son personnage.

Vous teniez à ce qu'Emmanuelle Seigner interprète elle-même ses chansons ?Absolument ; Lauren a été entièrement inventée : son look, son style musical, ses textes, ses posters, ses photos, ses clips, les jaquettes de CD et DVD … pour qu'Emmanuelle devienne Lauren, il fallait que son investissement soit total. Elle devait faire corps et voix avec son personnage.

Vous vous sentez proches de vos deux héroïnes ?Pr o che, non. Mais profondément touchée par elles. Pe n d a n t l'écriture du scénario, en effectuant des recherches, j'ai eu accès à des lettres de fans adressées à des chanteurs et chanteuses célèbres. Je suis sortie de leur lecture très secouée. Secouée par le désespoir, les tendances anorexiques ou suicidaires, l'absence complète d'horizon, du moindre espoir de bonheur ou de renaissance, la dévotion aux confins de la folie, qu'exprimaient certaines de ces lettres. Jusqu'au sacrifice morbide de son existence à quelqu'un qu'on ne connaît pas, qu'on sait intouchable,mais que le seul mirage de pouvoir un jour, peut être, toucher, maintient en vie. J'étais bouleversée par ces fans et je prenais en même temps la mesure du poids que portent, malgré eux, les artistes objets de ces adorations. J'ai pris conscience, ce jour-là, de la gravité de mon sujet et de la direction que je voulais prendre : essayer de faire un film le plus juste et sincère possible. Qui ne porte pas un regard de compassion, mais plutôt de compréhension.

BACKSTAGE semble en lien direct avec vos précédents films, LA PUCE et CLÉMENT…C'est vrai. J'aime explorer les sentiers de l'adolescence, ses révoltes, la quête d'identité, l'importance des « première fois », les rapports de force et de passion entre deux êtres qui s'attirent mais dont les chances sont inégales, et voir comment deux différences peuvent, quand même, s'unir et faire un chemin ensemble. Mes films, en cela, peuvent se ressembler. Mais je ne crois pas avoir eu à traiter un sujet aussi fort que celui de BACKSTAGE, s'appuyant sur une telle souffrance, un vrai état de survie, une perte totale de repères.

Plus qu'un film sur les fans, sur l'idolâtrie, c'est donc bien, comme les autres, un film sur la passion amoureuse. Cela tient moins aux histoires que je raconte qu'à la nature des personnages : ils sont jusqu'au-boutistes ; ce sont des tempéraments extrêmes. Alors, que ce soit de l'idolâtrie ou de la passion amoureuse, il y a la même envie de se perdre dans l'autre. L'objet adoré devient le centre de tout. Tout converge vers lui, mais le processus d'aliénation est ici encore plus radical : Lucie veut le bonheur de Lauren, malgré elle, et elle ira très loin pour le lui prouver, jusqu'à l'oubli total d'elle-même.

Vous aimez traquer les points de rupture…Ce qui m'intéresse, c'est de prendre une relation hors norme. Dans CLEMENT, une femme de 30 ans est amoureuse d'un adolescent de 13 ans, et le film montre comment la passion amoureuse trouve précisément, dans le caractère très spécifique de cette relation, sa pleine expression : ardente, brûlante, obsessionnelle. C'est une passion d'autant plus difficile à canaliser qu'elle ne rentre pas dans un cadre défini (le couple, la famille etc...). Ils sont dans un « au-delà » : ce ne sont plus que deux êtres jetés l'un vers l'autre, et c'est cette exacerbation que je veux filmer. C'est un moment où la vérité des êtres et des choses n'a pas d'autre choix que de surgir parce que plus rien ne la contient.

Et dans BACKSTAGE ?Entre Lucie et Lauren, c'est plus une relation mystique qu'autre chose. Lucie est possédée par une force qui la dépasse et qui la pousse irrésistiblement vers Lauren, en exacerbant toutes les sensations jusqu'à un point dangereux de non-retour, jusqu'à l'interprétation délirante du réel et du désir de l'autre. Je crois que, jusqu'à présent, ce que je raconte, avant tout, ce sont des histoires d'amour impossible. Et plutôt que de parler de « passion amoureuse », je préfèrerais dire : amour sans limite.

Propos recueillis par Philippe Piazzo