Emmanuelle Bercot : "Les gens oublient vite la différence d'âge entre ces deux êtres"

28 février 2011

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La réalisatrice rappelle que "la différence entre les êtres est le nœud de toutes les histoires..." mais ce qui peut choquer est moins flagrant que l'amour que se portent Marion et Clément, les héros du film. Sur le tournage en DV, sur Olivier Gueritée dont c'était le premier film, sur les scènes d'amour, Emmanuelle Bercot se livre.

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"Je n'ai pas le sens de la normalité, de la conformité. Quand je rencontre un couple de gens ayant une grande différence d'âge, ça ne me vient même pas à l'idée de faire une distinction. En revanche, l'idée de la différence tout court m'intéresse. La différence entre les êtres, c'est le nœud de toutes les histoires. Alors là, c'est vrai que l'âge posé comme différence permet d'enrichir la dramaturgie, de poser des situations de décalage. C'est incontestablement le nerf conducteur de l'histoire, mais ça n'en est pas le coeur. Ce qui fait que — et c'est ma plus grande satisfaction — beaucoup de gens qui voient le film oublient complètement, et assez vite, la différence d'âge entre ces deux êtres et ne voient plus qu'une histoire d'amour... Comme une autre, si j'ose dire.On m'a parlé du Souffle au coeur, de Louis Malle et de La Luna, de Bernardo Bertolucci, mais je ne les ai pas encore vus. Je sais qu'il y a beaucoup de films qui ont été faits sur des adolescents de 16-17 ans amoureux de femmes mûres mais, à ma connaissance, le sujet n'a jamais été abordé avec un personnage de l'âge de Clément. Ça change beaucoup de choses. C'est un petit peu moins courant peut-être... Mais, surtout, j'ai l'impression que dans ces histoires, ce sont souvent les jeunes hommes amoureux transis et les femmes qui se lassent. Là, c'est une femme qui nourrit une passion pour un adolescent."

> Tourner en DV"On avait établi avant le début du tournage une vraie complicité entre nous tous et je crois que cela a beaucoup servi les scènes de groupe. Le film était très écrit, hormis les scènes de groupe avec les enfants : la scène des règles, l'entrée de la boîte de nuit... Je leur disais seulement ce dont je voulais qu'on parle et on improvisait. J'adore travailler comme ça. Et là, le vrai plaisir c'est que, jouant moi aussi avec eux, je n'étais pas confinée derrière la caméra à devoir attendre la fin de la prise pour rectifier des choses, et je pouvais mettre en scène de l'intérieur même du plan, pendant les prises, provoquant chez eux, par le biais de mon personnage (Marion), des gestes, des attitudes, des expressions, une parole, un sens de mouvement par rapport à la caméra. Ça, ça a été, je crois, la partie la plus passionnante de mon travail sur ce film.

J'ai été amenée à faire ce film en DV bien que j'y étais assez hostile. J'ai quand même voulu en faire l'expérience. Je ne partage pas du tout l'engouement actuel pour cette technique "nouvelle"". Ce que l'on fait en DV, on peut aussi bien le faire en 16 mm, et même en 35, grâce aux nouvelles pellicules et à des caméras très maniables qui permettent des équipes très légères. La recherche formelle s'est donc surtout concentrée sur la façon dont on pouvait gommer au maximum l'effet vidéo des images et se rapprocher au plus près d'une image film. Ce qui a surtout consisté à pas mal éclairer — contrairement aux usages de la plupart des tournages en DV — et à choisir soigneusement les couleurs des décors et des costumes. En dehors du parti pris de surexposition auquel je tenais beaucoup pour un certain nombre de scènes d'intérieur comme d'extérieur, on a été amenés à tourner beaucoup en sous-exposition pour contrer l'image vidéo. Ce qui donne au bout du compte, des choix de lumière assez extrêmes.

> Le premier film d'Olivier Guéritée"Ce serait mentir que de dire que quand j'ai vu entrer Olivier dans la salle de casting, j'ai su que c'était lui, qu'il était le Clément que je cherchais depuis des mois, jusqu'à en être désespérée. J'en étais vraiment à un point où je pensais que le garçon que je cherchais n'existait pas, que je ne le trouverais par conséquent jamais et que je ne ferais donc jamais ce film. Quand Olivier est apparu, je l'ai vu porter cet âge si difficile à saisir, car il ne dure que quelques mois, deux ou trois peut-être, d'un garçon à la lisière de l'enfance et de l'adolescence. Mais il devait avoir beaucoup d'autres choses. Du charme, une véritable assurance, un peu d'arrogance, un sens de la séduction très fort — c'est la première chose qui m'a frappée chez lui tant ce trait-là était absent chez la quasi-totalité des garçons que j'avais auditionnés —, de la violence, de la douceur... Il fallait qu'il ait tout ça et qu'en plus il sache le jouer ! Ses premiers essais m'ont intriguée par sa grande justesse de jeu et son instinct.Et puis, au fil des nombreuses séances de travail, j'ai vu se dessiner les contours de Clément et j'ai vu transparaître l'intelligence d'Olivier, sa qualité d'écoute, de concentration. Une solidité et une maturité déconcertantes. Une sensibilité profonde. Mais surtout, ce que finalement je n'aurai trouvé que chez lui seul, à cet âge, son ouverture d'esprit, sa liberté d'être, sa clarté de pensée. Si je n'étais alors pas encore (!) convaincue qu'il était l'exact Clément, j'étais sûre, en revanche, qu'il avait l'équilibre, la force et l'audace indispensables pour porter ce rôle. Il ne m'aura, dès lors, fallu que trois jours de tournage avant d'être brutalement convaincue que j'avais trouvé Clément : c'était, je m'en souviens précisément, la scène de la partie de foot. Olivier avait pour la première fois à jouer vraiment la séduction et la provocation du contact physique avec Marion. J'ai vu l'espièglerie dans son regard, son aplomb dans la façon dont il attrapait Marion à bras-le-corps, son insolente assurance face aux autres. J'ai vu Clément surgir sous mes yeux et emporter sur son passage tous mes doutes. Je pouvais croire à mon histoire. Je pouvais croire à mon film... Grâce à lui. Il aura, par la suite, souvent dépassé mes espérances dans son travail d'acteur (oui, on est acteur à cet âge-là!) et pour avoir appris à le connaître, je sais aujourd'hui quel garçon extraordinaire (au vrai sens du terme) il est et quelles qualités rares il porte en lui. Quelqu'un m'a dit de lui, en voyant le film : "On n'avait pas vu ça depuis Jean-Pierre Léaud". C'est peut-être vrai. Tout ce que je sais c'est que je suis fière et émue d'avoir pu capter sur de la pellicule, cet être-là à cet âge-là. Lui est retourné comme si de rien était à ses rollers, à peine le dernier plan tourné. Et pour reprendre son expression favorite : "C'est normal"."

> Les scènes d'amour "L'idée, c'était de placer Marion et Clément au même niveau. Comme si c'était pour tous les deux une première fois. Avec tout ce que cela implique de pudeur, de retenue, de pureté. J'ai appuyé cela à travers un parti pris de lumière surexposée, très blanche, à la limite de l'onirisme. Et j'ai voulu qu'à l'image, le corps de Marion remplisse le cadre de manière à suggérer le poids de son corps face à celui de Clément. L'attitude charnelle de Marion n'a plus rien à voir avec celle qu'on lui a vue dans la scène d'ouverture."

> La dernière scène "A la fin du film, Clément jette la lettre de Marion, sans même peut-être l'avoir lue jusqu'au bout. Il reste tête baissée, pensif, près de la poubelle. Comme s'il prenait le temps, enfin, de digérer cette histoire, de la regarder en face, d'y penser vraiment. Peut-être qu'il réfléchit à ce que Marion lui dit dans la lettre. On ne sait pas. Mais la caméra est là, qui l'observe, qui guette le moindre signe d'émotion. C'est un geste de défi quand il regarde face caméra, puis de pudeur quand il met sa main devant l'objectif. Il dit "Stop"parce que cette histoire ne regarde plus que lui. On ne l'a pas vu souffrir jusque-là. Peut-être que, là, il souffre et qu'il n'a pas envie qu'on le voit. Et puis, c'était le premier rôle d'Olivier Guéritée au cinéma. Par ce geste, il signifie aussi la fin du jeu."

Emmanuelle Bercot