11 AVRIL 2025

Entretien avec Claude Barras autour de son prochain film : Sauvages

Extrait d'un entretien du réalisateur Claude Barras. Source : Benshi

Tu travailles sur un nouveau long métrage : Sauvages. Peux-tu nous raconter comment est né ce projet et quel sera le sujet du film ?

Sauvages est un film que je porte intimement depuis mon enfance, une autobiographie un peu déguisée. J’ai grandi dans une petite communauté paysanne suisse, à un moment où le monde paysan a basculé d’une petite communauté autonome locale qui vivait en autosubsistance et proche de la nature, à un monde agricole moderne avec des machines, des engrais chimiques et des produits phytosanitaires, basé sur la vente et le rendement. Mes grands-parents étaient des agriculteurs traditionnels, alors que mes parents ont fait partie de la génération où tout a basculé assez vite. J’ai vécu ce changement de l’intérieur. En grandissant et en réfléchissant au sens de tout cela, je me suis rendu compte que ma petite histoire n’était pas seulement personnelle et locale mais correspondait à une situation globale avec la mondialisation et la société industrielle. J’ai été sensibilisé aux enjeux liés au réchauffement climatique : on produit de plus en plus de biens de consommation et le monde sauvage disparaît. Ce constat effrayant a été le point de départ du film.

J’ai eu envie de réaliser un film sur le monde sauvage. Enfant, j’adorais les grands singes, et je me suis rendu compte qu’ils étaient parfaits pour parler des hommes et des animaux car ils sont très proches de notre espèce. J’ai choisi de m'intéresser de plus près à l’orang-outan car c’est une des espèces les plus menacées, et notamment à Bornéo en Asie, où le gouvernement a décidé de développer le pays avec la production d’huile de palme, ce qui a entraîné une déforestation massive. En 30 ans, 80% de la forêt primaire a disparu pour y planter des palmiers à huile. Les gens qui habitaient ces forêts se sont transformés en ouvriers agricoles. Avant, ils produisaient leur propre nourriture alors qu’ils doivent désormais l’acheter, ce qui a provoqué une grande pauvreté même s’ils ont accès à un monde moderne. C’est une problématique culturelle et sociale assez large.

Je me suis beaucoup documenté, et je suis parti deux mois en Indonésie à Bornéo en 2018. J’ai tout de suite voulu éviter de tomber dans les clichés du monde sauvage en opposition aux méchants industriels. Comme le film traite spécifiquement des chasseurs-cueilleurs qui vivent dans ces forêts, j’avais besoin des les rencontrer, de leur expliquer mon projet et d’être en immersion avec eux pour découvrir leur mode de vie. Cette expérience fut une révélation : on s’est sentis très proches, j’ai eu l’impression de voir mes grands-parents à travers eux, d’une certaine façon. C’était génial. Ce qui est assez étonnant c’est que de fil en aiguille, je suis tombé dans un petit groupe familial où je retrouvais les personnages de mon film que j’avais déjà commencé à écrire. Il y avait une petite fille qui est retournée chez son grand père après avoir fait deux ans d’école. Elle n’y était pas bien, et ses parents ont décidé de la reprendre avec eux et lui apprendre la vie en forêt. Les territoires de ces familles sont menacés : il reste environ 200 nomades qui vivent dans la forêt sans village fixe.

Où en est-tu dans l’écriture du scénario ? Peux-tu nous en dire un peu plus sur l’histoire du film ?

Le scénario est terminé, tout comme le storyboard. J’a réalisé le montage du storyboard avec des voix témoins pour l’instant.

Dans Sauvages !, on suit l’histoire de Kéria, une jeune fille de 11 ans qui a grandi en ville avec son père célibataire. Elle sait que sa mère est morte en forêt mais elle ne sait pas dans quelles circonstances. Son grand-père maternel va amener son petit cousin en ville pour qu’il aille à l’école et le préserver des affrontements avec les compagnies forestières. C’est son cousin qui va amener Kéria à découvrir les circonstances de la mort de sa mère et qui va l’emmener en forêt. Ensemble, ils vont fuguer pour ramener un jeune orang-outan qu’ils ont trouvé dans la forêt, dont la mère est tuée par des braconniers. Ils vont se retrouver en famille, face aux bucherons pour faire sortir son père de l’ombre et se réconcilier avec son histoire.

On retrouve le thème de la mort de la mère, présent également dans Ma vie de courgette.

C’est vrai, étonnamment ! J’ai vu Bambi quand j’étais petit qui m’a influencé. Il y a même deux orphelines : la mère de l’héroïne, et l’orang-outan va perdre sa mère. Le début du récit est assez triste mais je rassure, l’histoire devient beaucoup plus drôle ensuite !

Avec quelle technique d’animation as-tu travaillé ton film ?  

Le film est en stop motion, on a d’ailleurs réalisé un pilote en 2018. On a créé deux marionnettes prototypes pour définir le style final. J’aime beaucoup cette technique car elle permet de créer tout un univers avec beaucoup de liberté et de création artistique. En même temps, cet univers est incarné : on fabrique tout, on filme et on est dans la limitation physique des marionnettes, comme avec des acteurs. Cela permet de donner cet aspect un peu hybride entre le cinéma en prises de vue réelles et l’animation. On éclaire, on cadre, comme sur un tournage avec des acteurs sauf que tout prend beaucoup plus de temps ! Le tournage de Sauvages ! va être long puisqu’il va durer 10 mois. Toute l’équipe sera plongée dans la forêt avec les personnages, en immersion avec le sujet. Nous allons tourner en Suisse, et la fabrication des marionnettes se fera en France. Je travaille en partie avec la même équipe que pour Ma vie de courgette, mais élargie puisque le film durera un peu plus longtemps (1h20). On aimerait démarrer le tournage début d’année prochaine, on a donc commencé à fabriquer les marionnette et décors cet été. Et ce n’est pas simple de fabriquer des décors de forêt, c’est même beaucoup plus compliqué que les intérieurs !

Nous en sommes donc à la phase de préproduction : j’ai créé le storyboard et le design des personnages, et on a réalisé deux prototypes avec une petite équipe pour préparer et démarrer la phase de fabrication et le tournage. Le film comporte 18 personnages et nous allons fabriquer environ 80 marionnettes. Pour aller plus vite, on fabriquera 15 plateaux de tournage afin de tourner 15 séquences en parallèle, mais avec 10 animateurs qui travaillent sur 10 plateaux, et 5 plateaux de libres sur lesquels on peut faire les mises en place, travailler sur le cadre et la lumière. Comme les animateurs devraient réaliser 3 secondes de film par jour, on arrivera à produire 15 secondes par jour. Tout cela demande une sacrée logistique !

Retrouver la suite de l'entretien avec Claude Barras sur le site de Benshi en cliquant ici.