08 OCTOBRE 2025

Entretien de de Hind Meddeb, réalisatrice du film "Soudan, souviens-toi"

Hind Meddeb a grandi entre la France, le Maroc et la Tunisie. Ces années de circulation entre les cultures et les langues forgent la singularité de son regard. Dans ses films documentaires, elle observe toutes les formes de résistance à l’ordre établi en filmant du côté de ceux qui se révoltent.

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Soudan, souviens-toi découle-t-il de votre précédent long-métrage documentaire, Paris-Stalingrad ?

Oui. J’ai tourné ce film sur les campements d’exilés autour du métro Stalingrad à Paris. Je me suis liée d’amitié avec des Soudanais demandeurs d’asile. Je dirai que j’ai rencontré le Soudan à Paris. Moinsde quatre semaines après que l’on ait présenté Paris-Stalingrad pour la première fois, au festival Cinéma du Réel, on apprenait la chute de Omar Al-Bachir. C’était le 11 avril 2019. Les amis soudanais ont vécu cet évènement avec un mélange de joie et de frustration.

Pourquoi cette frustration ?

Toute leur vie, ils avaient rêvé de ce moment où la dictature s’effondre.D’en être, d’y participer. Mais leur situation administrative et l’issue politique incertaine des événements leur interdisaient de rentrer au pays. Ils en étaient réduits à suivre leur révolution sur les réseaux sociaux ! Omar Al-Bachir est resté trente ans au pouvoir. Dans un pays extrêmement divers, où l’on pratique différentes religions, il a imposé la charia, la langue arabe, le parti unique et a plongé le pays dans la guerre civile. Pour mettre à terre la résistance dans certaines régions, il a prétexté la supériorité des tribus arabes, envoyant la milice FSR faire du nettoyage ethnique et exproprier des paysans de leurs terres. Le génocide au Darfour, au Kordofan et dans la région du Nil bleu a fait des centaines de milliers de morts. La plupart des amis Soudanais rencontrés à Paris avaient lutté contre ce régime, ils avaient participé aux manifs et aux mouvements de désobéissance civile, en 2006, en 2013. Certains, dans les réseaux étudiants de lutte, avaient été arrêtés, torturés et avaient quitté leur pays clandestinement. Ce sont eux qui m’ont poussé à partir. En me disant simplement « Toi, tu peux y aller. Tu peux nous ramener des images de notre révolution. »

La demande, la commande, si on peut dire, vient donc d’eux ?

Oui, je dirais que ce film est une histoire d’amitié. Je suis d’abord partie seule, pour rapporter des images de leur révolution, armée d’une petite caméra Sony agrémentée d’un vieil objectif Leica qui permettait de filmer la nuit. Et d’un micro directionnel branché sur la caméra. Un matériel vraiment rudimentaire. Les amis soudanais à Paris m’ont conseillé de faire ma demande de visa à partir de mon passeport tunisien. C’est donc depuis Tunis que j’ai fait ma demande au consulat. Pour se rendre au Soudan, il faut une invitation, que quelqu’un sur place aille au ministère de l’intérieur pour vous enregistrer. Mais de ce côté-là, ça bloquait. A Khartoum, les administrations étaient fermées, c’était la révolution ! On a fini par trouver quelqu’un qui connaissait le consul soudanais à Tunis, et tout s’est miraculeusement débloqué, et j’ai débarqué là-bas le 16 mai, sans connaître la ville ni personne, ou presque.

En mai 2019, le sit-in est déjà installé depuis un mois.

Oui le sit-in avait commencé le 6 avril, date à partir de laquelle toutes les différentes manifestations qui embrasaient le pays ont convergé vers Khartoum. C’est ce que l’on a appelé « Millioniya » : « La Marche du million ». L’idée du sit-in c’était : on ne bouge pas d’ici jusqu’à ce qu’Omar Al-Bachir tombe. Mais très vite il est tombé et les gens ont dit : on ne bouge pas tant qu’on n’obtient pas un changement de régime, la « Madania », littéralement le gouvernement citoyen, la démocratie.

Ce campement encerclait-il le QG de l’armée ?

Oui mais pas seulement. J’avais connu la place Tahrir au Caire en 2011, et aussi l’ébullition qui suivit la chute de Ben Ali en Tunisie sur l’avenue Bourguiba. Mais à Khartoum, c’était encore plus spectaculaire. Ce n’était pas une place ou une avenue, mais tout un quartier qui avait été investi. Les révolutionnaires ont coupé la circulation et ont instauré une cité utopique piétonne. Si bien que ça se déployait comme une ville dans la ville. On pouvait mettre trente minutes pour aller d’un point A à un point B.

Les grandes régions du pays, certains quartiers emblématiques comme Burri ou Omdurman, les ONG locales, les associations de défense de droits de l’homme, les collectifs féministes, tous y avaient planté leur tente. Trente ans de dictature les avaient isolés les uns des autres. Le sit-in était pour eux un lieu de ralliement où l’on peut se rencontrer, débattre, mettre les idées et les forces en commun et dessiner ainsi à une petite échelle la société dont on rêve.

Est-ce compliqué de filmer dans une telle ville dans la ville ?

Non car il y avait un désir d’être filmé. Les gens venaient vers moi. Je n’étais pas en quête de personnalités politiques, j’étais du côté de ces citoyens ordinaires qui agissent dans l’ombre, je filmais ces petits gestes accumulés qui rendent possible l’utopie révolutionnaire.

Comment expliquer ce désir ?

Par l’isolement. Le pays était sans image depuis trente ans. La dictature avait interdit les cinémas, fermé tous les lieux de fête et de culture comme les cabarets sur les bords du Nil. Mais surtout avant la révolution, personne ne pouvait filmer librement. Le Soudan était aussi isolé de la scène internationale, les USA l’ont mis sur la liste des pays terroristes en 1993 parce qu’ils pensaient que les attentats de Nairobi avaient été organisés à partir de Khartoum.

Cela se sentait lorsque vous approchiez les gens pour les interviewer ?

Je n’avais presque pas besoin de le faire. Ils venaient vers moi, ils s’adressaient à la caméra, à un monde avec qui ils n’avaient plus communiqué depuis 1989. J’ai gardé au montage certaines de ces interactions, car elles disent leur rapport à la présence d’une intruse, « une tunisienne qui parle un joli arabe ».

Parlons justement de la langue…

Elle est à la fois une force et une faiblesse. Je n’ai pas un niveau d’arabe très élevé. Ma mère est maroco-algérienne, mon père est tunisien, mes parents se parlaient en français. Quand je suis née, ils ont fait l’effort de ne me parler qu’en arabe car comme j’allais grandir en France, ils se disaient que s’ils ne le faisaient pas, je n’apprendrai jamais l’arabe. Et ils ont eu raison. Ma langue maternelle est hybride, un mélange de deux dialectes. En 2011, j’ai tourné un film en Egypte et j’ai appris l’égyptien dans la rue. Au Soudan, je m’adressai aux gens dans mon dialectal égyptien approximatif au milieu duquel pouvait surgir une expression en marocain ou en tunisien. Ma position est donc celle d’une étrangère. Cela aurait pu me desservir mais ce fut une force. Comme je ne suis pas soudanaise, cela donne une plus grande liberté à ceux qui me parlent. Ils ne se sentent pas jugés par quelqu’un qui viendrait d’une autre ethnie, d’un autre milieu social ou d’une autre sensibilité politique, je reste extérieure aux querelles internes. Je me situe dans une position intermédiaire, entre intimité et distance, si loin si proche. J’observe leur révolution à partir de nos histoires communes, de la même manière que les Soudanais regardent le pays de mon père, la Tunisie, comme le miroir de leurs propres luttes.

Le tournage a nécessité combien de voyages en tout ?

Cinq. Tous interrompus, empêchés, ralentis par des événements historiques. Le premier tournage a été interrompu par le massacre du 3 juin. En 2020, l’épidémie de Covid a fermé les frontières. Puis il y a eu le coup d’état militaire de 2021. Et le début de la guerre en avril 2023. Chaque tournage était de l’ordre du miracle. Je ne savais jamais si j’allais obtenir mon visa, si mon matériel ne serait pas saisi à la douane, ni combien de temps le voyage allait durer, jusqu’à quand les gens allaient pouvoir faire des choses.