Eric Caravaca : "C'est parce qu'il est ambigu que je trouvais le personnage magnifique"

28 février 2011

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Avec, en arrière plan, le souvenir balzacien de Lucien de Rubempré, l'acteur a composé avec la réalisatrice des "Ambitieux" un personnage prêt à tout... ou presque.

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Les Ambitieux est votre première collaboration avec Catherine Corsini. Vous connaissiez son cinéma ?Eric Caravaca : J’avais adoré Les Amoureux. C’était l’une des raisons pour lesquelles j’avais eu envie de faire tourner Nathalie Richard dans mon propre film, Le Passager. J’avais aussi beaucoup aimé La Répétition. Et puis surtout, le scénario des Ambitieux était magnifique. Aux essais, j’ai tout de suite senti que Catherine plaçait le travail de l’acteur au centre de son cinéma. Ce qui ne s’est pas démenti sur le tournage. Catherine est très à l’affût des acteurs, elle les écoute avec beaucoup de finesse. Elle pense sans doute son découpage avant le tournage, mais pour mieux l’oublier ensuite et travailler de manière instinctive. Elle arrive à trouver la juste distance, à traduire en images le sentiment intérieur du personnage, à écarter les propositions qui ne lui vont pas. Elle voit tout de suite ce que l’acteur ressent. C’est une grande directrice d’acteurs. Je crois qu’elle les aime vraiment et qu’elle-même pourrait être actrice.

L’un des enjeux était d’arriver à incarner un jeune libraire provincial qui se métamorphose en écrivain parisien à succès sans tomber dans la caricature…Je venais d’adapter un roman au cinéma, j’avais fréquenté un peu ce milieu littéraire. J’ai donc repensé à tout ça et j’ai relu un peu Balzac. Lucien Rubempré, le héros balzacien des Illusions perdues, n’était pas loin dans ma tête. Je ne sais pas si je pensais vraiment à Balzac quand j’étais en train de jouer mais tout ce qu’on lit laisse une trace, ouvre un imaginaire indispensable pour un acteur. C’est un beau matériau. Et puis j’ai beaucoup travaillé avec Catherine. Julien, on l’a vraiment construit ensemble, façonné chaque jour sur le tournage, sans savoir toujours exactement qui il était. On pouvait déterminer à l’avance certaines choses mais ce que j’aime chez Julien, c’est qu’il est toujours sur deux niveaux. Son envie d’arriver fait qu’on ne sait pas toujours ce qu’il pense. Il est en même temps complètement sincère et un peu démago. Je pouvais donc jouer les scènes avec plus ou moins de sincérité ou de fourberie, sans savoir ce qui marcherait le mieux au montage. Souvent au cinéma, on nous donne un caractère à jouer et on doit s’y tenir. On suit une ligne et on ne veux pas la quitter : « Mon personnage, c’est ça et pas autre chose. » Avec Julien, il fallait savoir quitter cette voie toute tracée, jouer parfois le contraire de ce que je venais de jouer dans la scène précédente. On a tenu cet écart jusqu’au bout.

Il y a deux sortes d’ambiguïtés dans le film : le degré de sincérité du personnage et le degré comique du film… Les Ambitieux oscille sans cesse entre film intimisme réaliste et « comédie romantique » …Oui, Catherine mélange des choses très antagonistes. Le film tire dans des sens différents et ce sont ces mouvements contradictoires qui le rendent vivant. Les Ambitieux est une comédie, mais, en même temps, il y a beaucoup de sincérité. Catherine est lucide sur la complexité de la vie, les relations entre les gens. Elle parle de rupture, de trahison, d’amour, de couple, du fait que l’on peut trahir tout en aimant. Julien est traversé par toutes ces ambivalences et c’est aussi pour cette ambiguïté que je trouvais le rôle magnifique. Je n’ai pas joué beaucoup de personnages comme Julien. Peut-être même jamais. En général, j’incarne des personnages entiers. Ca ne veut pas dire qu’ils ne se posent pas de questions mais ils ne sont pas ambigus. C’est d’ailleurs assez rare, les personnages ambigus. C’est pour ça que j’aime tant le héros de Match Point de Woody Allen. Je suis sorti de ce film totalement angoissé : j’étais en totale empathie avec le personnage. Je le voyais tiraillé par ses désirs contradictoires mais tellement humains. Quand j’ai lu le scénario des Ambitieux, je me suis dit que Julien ressemblait à ce genre de personnage.

N’y avait-t-il pas un risque de le perdre parfois de vue ?C’est normal qu’un type ambigu comme Julien échappe parfois, qu’il ait sa propre vie. L’important était de rester toujours dans une grande sincérité avec le personnage. Et puis il y avait Catherine : elle savait exactement, à chaque instant, pourquoi elle faisait son film. Travailler avec elle a été une expérience très importante pour moi. Il y a eu Dupeyron, Chéreau et Corsini. Au début, j’étais un peu méfiant. Elle avait la réputation de ne pas être facile. Mais dans le travail, nous nous sommes tout de suite trouvés. Le soir, elle nous appelait pour discuter des orientations prises durant la journée de tournage, les remettre en questions. Elle ne lâchait jamais le fil. Quand Catherine fait un film, elle y investit tout ce qu’elle est. Sentir cette détermination est très fort pour un acteur. Quand elle travaille, Catherine n’a pas de vie privée et elle a cette exigence-là envers son équipe. Elle était toujours en recherche. Son engagement dans le travail est très beau. Elle n’est pas dans le compromis, dans la politesse.

Et la métamorphose plus physique de Julien ?Je me suis servi de ma propre expérience. Quand j’ai débarqué à Paris, j’étais vraiment comme Julien ! Avec mon caban et mon bonnet… Avec Catherine et la costumière, on a vraiment parlé du côté province du personnage. Et puis Gérald, le coiffeur, nous a vraiment été précieux. Je résistais parfois à ses propositions de changements de coiffure mais il me disait : « Fais-moi confiance. » Et il avait raison. C’était assez touchant de le voir autant investi dans le personnage de Julien. L’opposition Paris/province est très bien vue dans le film, jusque dans les décors. Cette opposition a quelque chose d’immuable pour moi.

Comment avez-vous abordé l’aspect « comédie romantique » du film, le côté glamour de votre personnage ?Grâce au regard que Catherine posait sur moi, je ne l’ai jamais vraiment joué. J’étais en confiance avec elle, cela me suffisait pour me sentir glamour. Karin aussi était attentive à cette dimension. C’était très touchant. Elle était très bienveillante vis-à-vis de moi.

Julien est ambigu mais on n’a pas envie de le juger quand il s’empare des documents du père de Judith. On sent qu’il est davantage mu par son désir littéraire que par la soif de réussir à tout prix….Oui, Julien a des ambitions mais ce n’est pas un arriviste. Il n’aurait peut-être jamais trouvé son sujet sans ces documents, il y a un côté prédateur chez lui, mais qui est excusé par la sincérité de son désir d’écrire. J’aime beaucoup les moments où l’on voit Julien au travail, avec ces effets de surimpression qui leur donnent une grâce et une émotion. Ces temps d’écriture sont très brefs mais ils donnent un rythme au film, on les remarque, ils impriment le film.

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