Fabienne Godet : "La violence morale ne laisse pas de preuves"

28 février 2011

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Psychologue, la réalisatrice travaillait sur l’accompagnement des mourants jusqu'au jour où... "Notre directrice a été licenciée et remplacée par ce qu’on appelle « un nettoyeur » : très rapidement, tout le personnel permanent a été écarté. Fautes lourdes, dépressions, licenciements abusifs... En mettant la pression, leur objectif était de nous virer à coût zéro." C'est ainsi qu'est né "Sauf le respect que je vous dois".

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Avant d’être cinéaste, vous étiez psychologue...Fabienne Godet : Parallèlement à des études de psychologie, j’ai fait du théâtre. Puis j’ai eu l’opportunité de participer à un court-métrage et c’est sans doute de là que m’est venue l’envie de raconter des histoires. Mon diplôme de psy en poche, je suis partie faire une licence de cinéma tout en travaillant à mi-temps dans un organisme de formation santé. Mon travail de psy me passionnait, mais j’avais aussi très envie d’aller voir du côté du cinéma... J’ai donc réalisé et autofinancé un premier court-métrage. La rencontre avec mon producteur Bertrand Faivre a été déterminante et j’ai réalisé trois autres films dont la Tentation de l'innocence (un moyen-métrage). Je tournais pendant mes vacances puisque le reste du temps je bossais à l’hôpital.

Sauf le respect que je vous dois... s’inspire de votre propre expérience professionnelle...Je travaillais sur l’accompagnement des mourants, et juste un an avant que je décide de quitter la boîte qui m’employait, notre directrice a été licenciée et remplacée par ce qu’on appelle « un nettoyeur » : il est arrivé en octobre, et en décembre il y avait déjà deux personnes licenciées, puis, très rapidement, ça a été tout le personnel permanent qui a été écarté. Fautes lourdes, dépressions, licenciements abusifs... En mettant la pression, leur objectif était de nous virer à coût zéro. Peu de temps après, j’ai commencé à travailler sur ce projet de film avec mon co-scénariste Franck Vassal, philosophe de formation, qui avait vécu la même chose que moi puisqu’il était le deuxième sur la liste des licenciements. En écrivant, nous savions qu’il était essentiel pour nous de prendre du recul par rapport à ce que nous avions vécu. On a ressenti le besoin d’insuffler de la fiction, d’imaginer des cadres, des lumières, d’emmener le récit du côté du polar... Il ne s’agissait pas de raconter fidèlement ce qui s’était passé mais de rendre compte d’un certain nombre de questions que nous nous étions posées à cette époque : pourquoi, et surtout comment faisons-nous pour accepter l’inacceptable, encore et encore, y compris sur des petites choses de la vie quotidienne ? De quels arrangements sommes-nous capables pour tolérer ce que nous jugeons moralement intolérable ? Qu’est-ce qui fait qu’à un moment, un individu se soumet librement à quelqu’un qu’il ne respecte même pas ? Avec en filigrane une autre question : et si la normalité était du côté de celui qui se rebelle ?

Se rebeller, c’est ce que fait François (Olivier GOURMET) dans votre film...L’histoire de François est celle d’un homme qui se réveille et qui choisit de dire non. Non à une violence psychologique invisible à laquelle il a été soumis. Son réveil est d’autant plus brutal et violent qu’il est tardif. Ce qui déclenche sa prise de conscience, c’est le suicide de son ami, passé sous silence par l’entreprise. Et François réagit autant à cette indifférence qu’à la mort elle-même. Si l’on imagine assez bien à la fin du film qu’il sera jugé pour ses actes, qui sera inquiété pour avoir poussé un homme au suicide ? La violence morale ne laisse pas de traces, pas de preuves...

Vous mettez en scène le suicide de Simon de façon très violente...Nous avons voulu, avec mon co-scénariste, que ce soit ainsi : choquant, parce que le suicide est un acte que l’on passe trop souvent sous silence, ou comme dans le film, dont on parle comme d’un simple accident. Le suicide de Simon agit par ailleurs comme un vrai détonateur. Montrer cela sans ellipse, sans chercher à l’atténuer, permet de comprendre pourquoi François, à son tour, devient, soudain, extrêmement violent. Il y a aussi le fait que Simon se suicide sur son lieu de travail: son geste s’adresse à la direction, à ses collègues...

Simon aurait pu se révolter ?Malgré ses apparences « grande gueule », Simon reste néanmoins très vulnérable. C’est quelqu’un de fier, d’une intégrité absolue envers lui même et les autres. Lorsqu’il se rend compte que son patron lui a tendu un piège, lui qui se targuait de ne pas être dupe des manipulations de la direction, son orgueil en prend un coup. C’est le fait d’avoir été ébranlé dans son amour-propre et d’être totalement impuissant à prouver son innocence qui conduisent Simon à ce geste ultime. Même s’il est difficile de rendre compte des raisons qui poussent quelqu’un à se suicider, c’est sur cette base que le personnage de Simon a été construit. Certes c’est un personnage fictif, mais inspiré d’une femme qui, pour des raisons identiques, s’est suicidée en s’enfermant dans sa voiture avec des bonbonnes de gaz.

D’un point de vue formel, le film commence de façon surprenante...Le début du film constitue « le point de rupture » du récit, c’est le moment où François ne peut plus s’arranger avec cette réalité du travail qu’il a pourtant cautionnée pendant des années. La structure du scénario a connu différentes versions, qui, au départ, allaient plus loin dans la déconstruction, mais il y avait toujours ce principe : commencer au « point de rupture ». C’était pour moi une certitude. Attaquer par l’instant même où tout bascule pour pouvoir répondre à la question : que s’est-il passé pour que François en arrive là ?

Cette « déconstruction » vous paraissait évidente ?C’est sans doute parce que j’ai une formation de psy et que c’est une discipline où l’on aborde toujours une personne par bribes et pas d’un seul tenant. Pour m’approcher du personnage de François, il me fallait faire de même, par touches successives.

La journaliste, interprétée par Julie Depardieu, cherche en tâtonnant...C’est elle qui la première dénonce le licenciement de Simon. Elle enquête et petit à petit, cela lui permet de comprendre la violence de François. La tribune qu’elle ouvre et la force du combat qu’elle mène permettent au récit de dépasser son simple statut de fait divers. Ce n’est pas un hasard si c’est à elle que François remet la pièce d’un jeu d’échec, le fou. Il pressent qu’elle est de son côté. Elle seule peut être dépositaire de sa parole. Pendant l’écriture, j’ai effectué un stage de trois mois à la P.J de Versailles, à la criminelle. Par moments, je me disais que les personnes en face de moi, de l’autre côté de la loi, ne m’étaient pas étrangères. Ca aurait pu être moi, un « moi » qui aurait basculé. C’est dans cet esprit que je voulais que l’on s’approche de la violence de François, sans pour autant la légitimer : en la comprenant, en s’identifiant à lui, en éprouvant en même temps que lui ce basculement dans une révolte qu’il ne contrôle plus. C’est ce qui arrive à cette journaliste : elle entre en résonance affective avec le sujet de son enquête et devient un relais pour que la souffrance de François, qui est à l’origine de sa violence, soit entendue.

François ne pouvait-il pas donner cette pièce d’échec à sa femme, Clémence (Dominique Blanc) ?C’est peut-être trop tôt pour François. Il n’est pas encore capable de mesurer le chemin que sa femme a parcouru et cette force tranquille qu’elle porte en elle, malgré ses erreurs et ses maladresses. Quoi qu’elle fasse, elle appartient au passé. Pour se reconstruire, on a parfois besoin de quitter momentanément ceux qui ont été le témoin de ce que l’on a vécu et que l’on tente précisément d’oublier. Et pourtant Clémence est de celles qui sont capables de dire « ce que tu as fait, je l’assume »... Ce n’est pas rien.

Un personnage très intrigant du film, c’est celui qu’incarne Marion Cotillard...Lisa s’inspire de deux ou trois personnes que j’adore, qui me sont proches, des gens profondément vivants et libres parce qu’ils se savent mortels; non pas de façon intellectuelle mais viscérale. Ils ont l’énergie de ceux qui savent que le temps est compté et qui n’en font pas toute une histoire. Ce qui importe, pour eux, c’est de mener une vie « vivante » et ils refuseront toujours de se laisser enfermer dans quoi que ce soit. Dans ce sens, Lisa est le complémentaire indispensable de François. Lui, est resté longtemps prisonnier de sa peur. Elle, à l’inverse, fonce tête baissée. Elle n’a peur de rien : ni des autres, ni de la vie, ni de se faire mal, ni de tout ce qui empêche les autres d’avancer. On suppose qu’elle a vécu des choses dures et qu’elle a dû abandonner une certaine innocence pour survivre. Mais ça ne l’empêche pas de sourire. J’aime bien ce genre de personnes, un peu en marge, parce que je crois qu’elles détiennent une vérité. Elles ont un point de vue privilégié sur le monde. Dans ce sens, Lisa représente une façon de vivre qui est à l’opposé de celle de François et leurs routes se croisent au bon moment. François n’aurait jamais prêté attention à elle dans d’autres circonstances.

Elle va lui permettre d’entrevoir un autre chemin possible...Tout à fait. Le parcours de François est celui d’un homme qui se rend compte de son aliénation, et s’en défait. Au début du film, il est libre de ses mouvements mais aliéné dans sa tête. A la fin, ce sera l’inverse. Mais pour accéder à cette liberté intérieure, il aura fallu qu’il apprenne à se débarrasser de la peur. Là est sans doute le véritable sujet du film. C’est quelque part l’histoire d’une renaissance. C’est aussi celle d’une réconciliation avec soi-même...

Et avec son fils ?Oui. Il est le témoin silencieux de ce drame. Il pose par ailleurs la question de la transmission. On nous rabâche les oreilles sur ce qu’il faut faire ou plutôt ne pas faire pour dresser nos enfants à obéir, pour qu’ils deviennent de bons petits soldats, soumis, propres et polis. On nous parle assez peu des valeurs à transmettre. La présence de cet enfant me permet de prolonger mes questions sur l’autorité à laquelle la société nous demande sans cesse de nous soumettre et sur l’adaptation qu’on exige de nous en permanence, dans le cadre du travail comme ailleurs. La lettre que François écrit à son fils est celle d’un père qui souhaite que son enfant réussisse sa vie et non dans la vie. Ca peut paraître banal, mais pour moi, c’est essentiel.

En dehors des quelques ponctuations musicales, le choix des trois morceaux principaux semble suivre cette évolution psychologique et philosophique de François...Je tenais absolument pour chacun de ces moments aux voix... Comme un contrepoint au silence de François. Le premier morceau que l’on entend se situe au moment où il découvre le corps de son ami et pour cet instant je voulais que ce soit comme un cri, celui précisément que François ne parvient pas à sortir. Le deuxième morceau se situe au moment où, désespéré, il commence à se foutre à poil sur la voie ferrée et là il s’agissait plutôt de retrouver le type d’émotion que l’on ressent en écoutant ces chants endeuillés... Comme une lamentation qui n’en finit pas. Le troisième, celui de la fin, est un chant plus spirituel, plus aérien qui reflète l’état de détachement auquel François a accédé.

Comment travaille-t-on avec tous ces acteurs confirmés quand on réalise son premier long-métrage ?En leur faisant confiance... Ce n’est pas très difficile, j’ai quand même la chance d’avoir des Rolls Royce ! Et puis on s’est choisi mutuellement, à partir d’une rencontre. Pour les acteurs, comme pour les techniciens, j’ai privilégié la personne humaine. Si je suis capable de passer plus de trois heures avec chacun sans parler de cinéma, pour moi, c’est gagné parce qu’au final ce qui compte dans la fabrication d’un film c’est autant le résultat que les rencontres que l’on fait et le chemin que l’on parcourt avec les gens. Le tournage d’un film n’est pas pour moi une parenthèse dans ma vie, il en est la continuité et ce moment ne reviendra pas. Il doit être intense et joyeux. Je ne crois pas beaucoup d’ailleurs à la « direction » d’acteur. Je crois à l’échange et à la relation qu’on va tisser ensemble pour donner chair au personnage. Au bout d’un certain temps on se connaît suffisamment, on sait vers quoi on peut aller, ce qu’on peut modifier...Tout est libre et prévu à la fois. En fait, je laisse les acteurs faire leur travail... en leur indiquant juste la direction du personnage et l’objectif de chaque scène en une ou deux phrases, quel que soit le rôle. Pour prendre un exemple, je disais à Pascal Elso qui interprète le personnage de Marc, le collègue de François un peu effacé : C’est un personnage « au bord de... », en lutte permanente entre sa conscience et sa peur. C’était une image, mais elle s’est retrouvée dans la mise en scène : à l’écran, ce personnage est souvent situé en bord de cadre. De la même façon, pour la scène où Dominique Blanc se rend à l’hôpital psychiatrique, « terre étrangère pour elle », je lui avais juste donné cette indication : « tu dois entrer dans ce lieu comme une hémophile dans une usine de rasoirs... »

Au delà du polar social, c’est un film militant ?Je ne me suis jamais posé la question sous cet angle. J’ai été victime et témoin d’une réalité dont beaucoup de gens souffrent dans le travail. Tout comme le personnage de la journaliste, j’ai la chance de pouvoir prendre la parole et de la restituer à ceux qui ne l’ont pas... Le film appartient maintenant aux spectateurs.

On ressent pourtant comme une urgence...J’ai toujours eu cette sensation très physique de sentir le temps couler dans mes veines. Quand j’accompagnais des mourants, j’arrivais auprès de gens qui parfois me disaient : « voilà, j’ai loupé ma vie, j’aurais dû faire ci, j’aurais voulu faire ça, j’ai pas réussi, j’ai pas pu, ou j’ai pas osé, c’est trop tard... » C’est quelque chose qui m’a toujours bouleversée. Je crois qu’on oublie vite que l’on n’a qu’une vie et qu’il ne faut pas s’en remettre au lendemain.

Propos recueillis par Philippe Piazzo

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