Gaël Morel, sous le double enchantement de Téchiné et de Truffaut

28 février 2011

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Comment un jeune garçon d'un milieu populaire, perdu au milieu des vignes du Beaujolais découvre le 7e art et, devenu réalisateur, s'évertue de raconter de façon romanesque la vie telle qu'il la connait...

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A la fin du XXe siècle, qu'est-ce qui pouvait pousser un jeune homme de 20 ans à devenir cinéaste ?Au départ, il n'y a aucune envie d'ordre théorique. Le cinéma était pour moi un moyen de m'évader, de m'ouvrir à un autre monde. Je vivais en province, dans une maison perdue au milieu du Beaujolais - un univers très éloigné de Paris. Dans cette routine provinciale, je cherchais évidemment des choses plus excitantes à vivre. Et le cinéma m'a passionné dès l'âge de 5 ou 6 ans. Le monde n'existait pas pour moi, le cinéma l'a fait exister, m'a montré autre chose que des kilomètres de vignes. En province, on est très isolé, on rencontre peu de gens, on naît et on meurt avec les mêmes personnes : des perspectives de vie pas vraiment réjouissantes. Le cinéma m'a donc fasciné pour ses possibilités d'ouverture et ensuite, j'ai essayé de faire entrer cette fascination dans ma vie.

Comment cette passion première du cinéma s'est-elle ensuite affinée ?Au début, c'était très indifférencié. J'ai découvert le cinéma essentiellement par la télévision, notamment le mardi soir où on avait le droit de regarder ce qu'on voulait. Ça allait de Tarzan aux programmes de La Dernière Séance (pour le cinéma américain), en passant par Mardi Cinéma de Pierre Tchernia (pour le cinéma français), etc. Ensuite, c'est par le biais des acteurs que j'ai commencé à affiner ma vision. Par exemple, j'étais fanatique de Catherine Deneuve ; c'est en repérant qu'elle avait fait deux films avec un certain André Téchiné que je me suis intéressé de plus près aux films d'André. J'adorais la plupart des films de Deneuve mais les deux Téchiné (Hôtel des Amériques, Le Lieu du crime) m'avaient vraiment enthousiasmé. J'avais tellement personnalisé ma relation au cinéma que je n'imaginais même pas qu'il puisse exister des revues spécialisées. Je vivais un rapport direct au cinéma et je n'ai découvert les magazines que vers 16 ou 17 ans. Je ne connaissais pas les Cahiers du cinéma, mais plutôt Première, ça exorcisait mon désir des films que j'aimais. En fait, je lisais surtout des livres sur le cinéma, comme celui sur Téchiné ou Truffaut par Truffaut.

La lecture des livres ou des revues n'est-elle pas un bon outil pour un futur cinéaste, dans la mesure où cela peut aider à clarifier certaines idées?Ce sont essentiellement les films qui m'ont guidé. Le seul critique qui m'a aidé à mettre certaines choses au clair a été François Truffaut, peut-être parce que ses écrits n'étaient justement pas trop théoriques. C'est à partir de la lecture de Truffaut que j'ai écrit les scénarios de La Vie à rebours ou d'A Toute Vitesse. Les articles de Truffaut étaient d'une simplicité exemplaire, d'une clarté et d'une intelligence incroyables, tout en restant très personnels. Truffaut rendait le cinéma possible, il m'a donné confiance en moi. Aujourd'hui, quand on lit des choses théoriques sur le cinéma, c'est toujours associé à la psychanalyse, à la peinture, à la sémiologie... tout un savoir inaccessible à plein de gens. Je trouve que ça dénote un comportement très religieux par rapport au cinéma, comme s'il trônait au milieu de toutes les divinités de l'art. Je n'aime pas tout ce système de références, que je trouve élitiste. Je préfère appréhender le cinéma par rapport au cinéma et par rapport à la vie : ce sont mes deux références, et elles sont déjà très importantes. Renoir voyait déjà poindre cette évolution qui allait séparer le cinéma de sa véritable essence : celle d'un art populaire, visible par tout le monde. Pour en revenir à Truffaut, le cinéaste a été à la dimension du critique : ses films avaient une dimension auteuriste, personnelle, mais ils étaient en même temps spectaculaires, accessibles. Un film difficile comme La Chambre verte n'est pas pour autant réservé à une élite intellectuelle.

Quel fut le rôle d'André Téchiné, qui est un peu votre "père" de cinéma ?Avec Truffaut, Téchiné est ma référence la plus importante. Je lui avais écrit de ma province, il ne m'a jamais répondu et finalement, je l'ai rencontré par hasard à Paris, dans une salle de cinéma. C'était assez magique. On s'est revus, et je lui ai montré mon premier film, un moyen métrage que j'avais tourné en vidéo dans le Beaujolais et dans lequel je jouais. Il m'a trouvé bien et m'a proposé le rôle des Roseaux sauvages. Je connaissais parfaitement son cinéma. Par exemple, j'avais vu Le Lieu du crime à l'époque où j'avais l'âge du héros ; je m'étais complètement identifié au personnage. C'était fascinant, comme si je comprenais trop bien son œuvre. Quand on dit que quelque chose "nous parle", c'était vraiment le cas. Chacun de ses films correspondait à quelque chose qui mûrissait en moi - J'embrasse pas me donnait à voir ce que c'était que de perdre son intégrité et ses illusions au contact de la capitale. L'œuvre de Téchiné résonnait en moi, me donnait une image du monde en même temps qu'une idée du cinéma.

Quentin (Pascal Cervo) est-il une projection de vous-même ?En écrivant le scénario, le personnage était inspiré par un acteur de mon âge. J'ai déplacé ce personnage vers la littérature pour que ce soit moins évident, pour le masquer un peu. C'est vrai qu'il me ressemble parce qu'il publie un livre très jeune, parce qu'il monte à Paris, mais il y a aussi un peu de moi dans Jimmy (Stéphane Rideau), Samir (Meziane Bardadi), Julie (Elodie Bouchez). Je n'aime pas trop le cinéma directement autobiographique. Il y a deux sortes d'artistes : ceux qui parlent de leur vie et ceux qui parlent de leur monde. Moi, je fais partie des seconds. Parler de ma vie serait nombriliste ; parler de mon monde, c'est m'inclure aux autres et inclure les autres à moi. C'est la seule façon d'aimer ses personnages.

Quentin semble arriviste, se sert de Samir... En même temps, il est peut-être maladroit, il est concerné socialement, il pense à son père...Au départ, il est sympathique, on ne suit que lui, on croit qu'il va être le héros du film. Ensuite, c'est un personnage qui ne va pas arrêter de décevoir. Cette évolution m'intéressait. Comment fonctionne un personnage décevant. Il est antipathique, mais en même temps, il nous met face à notre propre subjectivité de spectateur. Par exemple, n'est-ce pas par excès d'intégrité qu'il refuse l'histoire d'amour avec Samir ? Ses actes peuvent être considérés aussi bien comme des signes d'intégrité que comme des mesquineries.

Jimmy (Stéphane Rideau) est un garçon physique, charnel, quelqu'un qui ne fait pas d'études supérieures mais qui n'est pas un imbécile pour autant.Je revendique complètement ce type de personnage. On dit qu'il n'y a plus de classe ouvrière, mais je viens justement d'un milieu ouvrier. Ce n'est pas parce que la classe ouvrière disparaît à Paris que c'est le cas dans toute la France ; au contraire, elle existe encore très fort, avec une réelle solidarité entre ses membres. Récemment, on a trop évacué le social du cinéma. Des gens comme Frank Capra, Elia Kazan, revendiquaient complètement leur statut d'immigrés, leurs origines prolétaires. Je suis fils d'ouvriers et les gens comme moi ne s'expriment pratiquement pas dans le cinéma. Jusqu'à 19 ans, j'ai eu un peu honte de ça. Dans une section audiovisuelle de lycée, il n'y a pas 36 fils de prolos, c'est clair. Cet état de fait m'a toujours choqué. Personnellement, j'ai eu un bon budget et de bonnes conditions de travail, mais je ne suis pas amnésique quant aux difficultés d'entrer dans le cinéma pour les enfants de prolos. Voilà pourquoi Jimmy est un personnage très important. Il vient d'un milieu où on ne parle pas beaucoup, où les choses s'expriment d'une autre façon : par le corps, par la sensualité, par des maladresses de langage. Ça transmet des choses qui m'émeuvent beaucoup plus qu'un discours bien articulé sur les sentiments et ça laisse une plus grande liberté aux spectateurs. J'aime les personnages de prolos pour ça, pas du tout par misérabilisme.

Et Samir (Meziane Bardadi) ? Il est doublement "différent", beur et homosexuel. En même temps, ces différences ne sont pas données comme sujets de dossiers, elles sont là, tout simplement.Dans la classe ouvrière, j'inclus la population maghrébine, qui est très présente à Villefranche. Au collège, j'avais plein d'amis maghrébins... de toute façon, on devait être deux ou trois blancs-becs, pas plus. Les Maghrébins ou les Noirs sont souvent traités au cinéma selon leur particularité ethnique. Moi, ce sont des gens que j'ai toujours connus, qui font partie de mon univers, le film reflète ça. Samir est traité à égalité avec les autres personnages, dans leurs qualités et leurs défauts. La scène où Quentin exhibe le Maghrébin lardé par des fafs est un résumé très concis de certains films : la bonne conscience que se donnent certains cinéastes alors qu'ils ne connaissent pas ces gens, sauf à travers les images à la mode. Ça m'intéressait de montrer aussi que dans les caves des cités, on ne fait pas que de la boxe ou fumer des joints, on peut aussi écrire, faire ses devoirs, rêver à une autre vie... Quand les gens sortiront d' A Toute vitesse, j'espère qu'ils ne changeront plus de trottoir quand ils croiseront un groupe métissé, mais qu'ils les regarderont droit dans les yeux pour voir s'ils sont aussi beaux que dans le film.

Reste Julie (Elodie Bouchez). Il semble que son besoin de changement passe par quelque chose de très physique, sexuel, comme si Quentin ne l'avait jamais vraiment fait jouir.Je voulais un personnage très volontariste, quelqu'un qui prenne des décisions... Puis je voulais que ses certitudes soient ébranlées par l'amour. Elle correspond aussi à un personnage très précis dans ma vie, dans le sens où elle est porteuse de cet absolu que l'on retrouve chez beaucoup de jeunes filles qui refusent de sortir de l'adolescence. Elle est aussi très romantique. Mais là où le romantisme de Samir l'empêche de vivre, Julie est au contraire dynamisée par cet état. Elle s'expose, elle se donne à fond dans les histoires qu'elle vit. Mais, en même temps, elle possède une sorte de légèreté dans la vie, comme si rien n'était grave.

Tes personnages tracent-ils un portrait de la jeunesse contemporaine ?Ils représentent une jeunesse qui n'est peut-être pas exactement celle d'aujourd'hui, mais qui serait celle à laquelle on pourrait aspirer, celle dont on pourrait rêver. On ne laisse pas ce choix aux jeunes : aujourd'hui, il faut avoir de l'ambition, être carriériste, faire attention au sida... Il y a tellement de blocages qu'en fin de compte on ne fait plus rien. J'avais plutôt envie de montrer des jeunes qui se foutaient de tous ces blocages. En tant que spectateur de cinéma français, c'est cette image que je désire, c'est à ça que j'ai envie de croire aujourd'hui.