Homophobes pratiquants

6 décembre 2019

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Dans le documentaire « Homothérapies, conversion forcée », le réalisateur Bernard Nicolas révèle, aux États-Unis et en Europe, un phénomène alarmant : des programmes de conversion à destination des homosexuels menés en toute impunité par des groupes religieux.


 

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Journaliste d’investigation, vous êtes rodé aux enquêtes difficiles. Quelles ont été les spécificités de celle-ci ?

Bernard Nicolas : J’ai en effet beaucoup travaillé en investigation, notamment sur les sectes, il y a une vingtaine d’années, et j’ai retrouvé ici les mêmes ingrédients. Avec Timothée de Rauglaudre et Jean-Loup Adénor, les deux jeunes journalistes avec lesquels j’ai mené cette enquête, nous nous sommes heurtés à des refus de tournage systématiques. Ce qui se passe à l’occasion de ces “thérapies de conversion” est ahurissant, certains rituels confinant à la transe et à la folie. Sans accès, tout cela était toutefois très difficile à démontrer. Nous avons donc décidé d’infiltrer deux groupes français en caméra cachée. C’était le seul moyen de montrer la réalité de la manipulation affective et spirituelle exercée par ces mouvements sous couvert d’aide aux homosexuels en souffrance.

 

 

Quelle est la genèse de ces “thérapies de conversion” ?

Bernard Nicolas : Les groupes évangéliques et catholiques proposant “d’aider” les homosexuels à changer d’orientation sexuelle sont nés aux États-Unis dans les années 1970. Soutenus par un climat général d’homophobie dans les Églises aussi bien protestantes que catholiques, ils ont essaimé rapidement et bénéficient des subsides ecclésiastiques. Ils se sont ensuite exportés partout dans le monde, notamment en Europe, dans les années 1990. Trente ans plus tard, ils sont toujours actifs.

 

 

Peut-on évaluer l’ampleur de ces mouvements ?

Bernard Nicolas : Ces groupes n’étant pas interdits par la loi, c’est très difficile à estimer dans la mesure où les victimes ne peuvent pas porter plainte. Elles se taisent souvent, d’autant qu’il s’agit de croyants pour lesquels s’opposer à leur Église, et par là même à leur famille, serait un sacrilège. Une étude menée aux États-Unis par des sociologues avance le chiffre de 700 000 personnes touchées par les “thérapies de conversion” en quarante ans. En Europe, en revanche, on a peu de données. Ces groupes opèrent souvent dans la plus grande discrétion, avec un appui officieux et ambigu, par exemple, de l’Église catholique, qui ne les condamne pas, même si elle ne les soutient pas officiellement.

 

 

Comment expliquer une telle tolérance à l'égard de ce qui s’apparente à des dérives sectaires ?

Bernard Nicolas : Il a fallu un certain nombre de drames pour qu’on légifère contre les sectes. Or, jusqu’à présent, les politiques ignoraient tout de ces mouvements qui sont passés sous les radars, malgré quelques témoignages de victimes et une alerte de la Miviludes [Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires, NDLR] il y a quelques années. Il manquait alors un certain nombre de critères permettant de les qualifier comme des sectes, notamment celui d’escroquerie financière. Une mission d’information parlementaire est en cours et va permettre d’éclairer ces pratiques. J’espère également que ce documentaire va susciter une prise de conscience. Lorsqu’on écoute les victimes, cela fait froid dans le dos. Certaines ont subi des exorcismes extrêmement violents. Dans ma carrière, c’est l’une des enquêtes les plus fortes que j’ai menées.

 

Propos recueillis par Laetitia Moller