Isabelle Carré : " Anna M. est certainement mon personnage le plus violent"

28 février 2011

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Elle sait qu'elle donne l'image d'une femme douce et lisse alors, dit-elle, incarner une jeune fille malade de l'amour qu'elle ne peut ni recevoir ni donner a été un travail dur et passionnant. En Anna M. érotomane, Isabelle Carré est, au final, si impressionnante qu'elle a été nommée pour le César de la meilleure actrice 2007.

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Qu’est-ce qui vous a décidé à incarner Anna M. ?Le fait que ce soit un portrait intime, une histoire « intérieure ». L’histoire de quelqu’un de malade, mais dont la maladie n’empêche pas que l’on s’identifie à elle, que l’on comprenne son comportement. Un personnage qui pose dans le film une question clé : « Qu’est ce que j’ai de si différent de vous ? » Effectivement, Anna M. questionne sur ces pathologies, ces psychoses que nous avons tous en germe en nous, et qui se révèlent parfois lors de circonstances extrêmes. Il y a eu aussi un autre facteur décisif dans mon choix de faire ce film, c’est la violence. Je n’avais jamais joué jusqu’à présent une violence de cette intensité-là.Anna M. est certainement mon personnage le plus violent. Il y avait un vrai travail à faire. Il fallait que je sois crédible, moi qui ai un aspect, une image qu’on dit souvent très lisse, ou très douce, bien que cela ne soit évidemment pas toujours le cas dans la vie. Alors forcément, ce personnage, avec ses différents états de violence, avait tout pour m’attirer. J’avais envie de me confronter à ce qu’elle se fait subir, ainsi qu’à la manipulation mentale qu’elle impose aux autres.

Vous avez donc accepté immédiatement ce rôle ?Oui et non. Car malgré mon enthousiasme dès la lecture du scénario, je suis restée évasive quant à ma réponse lorsque j’ai rencontré Michel Spinosa. Sans doute avais-je un peu peur de faire ce film, de cette histoire. Quand j’ai finalement accepté, Michel m’a répondu : « Il ne faudra pas me laisser tomber. » Cette phrase, qui au début m’a désarçonnée, a par la suite énormément compté pour moi. J’y ai pensé pendant toute la durée du tournage, et j’y penserai encore jusqu’à ce que le film soit sorti.

Pourquoi ?Parce que ce projet nécessitait un investissement total de ma part, aussi bien pour le personnage, qu’avec le réalisateur.

Comment avez-vous alors préparé ce tournage ?Michel Spinosa a commencé par me montrer un diaporama composé d’images qui avaient inspiré l’esthétique du film. J’ai adoré ce diaporama. Il y avait des photos de Elina Brotherus, de Francesca Woodman pour laquelle je me suis prise de passion. Des images de personnages qui s’effacent, qui portent des robes très « jeunes filles », dans un contexte masochiste. Il y avait de la cruauté, du trouble et de la violence dans ces photos qui correspondaient complètement à Anna.

Vous êtes-vous particulièrement renseignée sur la maladie de votre personnage, l’érotomanie ?J’ai lu un livre écrit par un psychiatre qui contient de vraies lettres d’érotomanes. Ce livre m’a accompagnée chaque jour lors du tournage. Dès que j’avais une scène un peu plus délicate que les autres, je m’y référais. Le fait que ce que je lisais soit si personnel, intime et désespéré m’aidait à avoir de l’empathie pour mon personnage.J’ai également rencontré un psychiatre qui m’a fait, en quelque sorte, le portrait des érotomanes, leur rapport jamais détaché à leur mère, le fait que ce sont des femmes qui ne grandissent pas. Ce sont de « vieilles petites filles ». Enfin, il m’a expliqué quel’érotomanie est une psychose grave, qui se soigne très mal, voire quasiment pas, et qui est extrêmement violente pour le sujetatteint de la maladie ainsi que pour son entourage. Ça peut aller jusqu’au meurtre ou au suicide.

Votre gestuelle dans le film est-elle aussi inspirée de celle des érotomanes ?Non. Elle s’est déterminée selon différents éléments : le fait de marcher avec des talons plats, celui de penser que monpersonnage est constamment dans un état de fièvre intérieure… J’ai également imité une vieille femme de mon ancien quartierqui était toujours habillée comme une enfant et qui avait l’air perpétuellement pressée.

Comment avez-vous mis au point l’aspect physique d’Anna ?Michel Spinosa voulait qu’Anna soit tour à tour très jolie ou monstrueuse. Pour la coiffure, il m’avait demandé de regarderLe Miroir d’Andreï Tarkovski, dans lequel le personnage féminin porte un chignon comme celui que j’ai dans le film. De mon côté, j’ai décidé de me teindre les cheveux en roux. Cela m’avait déjà aidée, et donné une énergie spectaculaire dans Quatre étoiles de Christian Vincent, je voulais retrouver ça.Pour les vêtements, ils devaient être un peu vieillots, pas trop jolis. Je me suis souvenue de ce que Zabou Breitman m’avait dit à propos de mon personnage de Se souvenir des belles choses : « Elle fait sa mode ».

Qui est votre personnage ?Quelqu’un de très effacé, on ne se retourne pas sur elle dans la rue. Elle fait un métier ancien, la reliure. Elle ne vit pas. Elle n’existe pas vraiment. Tout est trop grand pour elle. Elle a du mal à se situer dans l’espace. Elle a besoin d’un même lieu, d’un repère. Et le repère, ça devient cet homme, ce médecin joué par Gilbert Melki. Ça ne peut être sa mère, car tout ce qui est lié à cette dernière est étouffant. D’ailleurs lorsqu’on tournait dans l’appartement d’Anna et de sa mère, on ressentait une claustrophobie très palpable. On était soulagé lorsqu’on en sortait.

Qu’est-ce qui a été dur pour vous sur ce film ?Tourner la nuit. C’était très fatigant. Pour avoir un jeu précis à trois heures du matin, c’est très dur. Mais ce qui était intéressant c’était que cela procurait un certain décalage par rapport à la réalité. Ça donne au film et à l’histoire une tout autre dimension.

Et la scène où vous brutalisez deux petites filles ? J’étais obsédée par la peur de les traumatiser. J’ai passé mon temps à leur expliquer ce qui allait se passer. Avant de tourner, et même après… Je jouais beaucoup avec elles. Je restais sur le plateau en permanence quand elles y étaient pour qu’elles s’habituent à moi.

Et les scènes de masturbation ?Il fallait qu’elles soient étonnantes. Nous avons choisi de les faire de façon masculine, c’est-à-dire pas allongée sur un lit, mais assise sur une chaise, devant un bureau. Comme une pulsion violente. Avant de tourner ces scènes, Michel Spinosa m’avait montré la séquence de masturbation dans Le Silence d’Ingmar Bergman. Ça m’a beaucoup aidée à aller plus loin dans cette direction, à insérer plus de sensualité. Il ne fallait pas que ce soit l’image d’Epinal de l’hystérique qui se masturbe avant de s’endormir.

Etait-ce un tournage particulier ?Oui, parce que je m’isolais beaucoup, alors qu’habituellement je suis quelqu’un qui adore parler avec les équipes. Mais là, dès les prises terminées, j’écoutais les musiques d’Anna, celles que Michel m’avait données pour rester dans l’univers de mon personnage. Des musiques répétitives, des musiques classiques, contemporaines, baroques... J’écoutais aussi énormément Blonde Redhead et CocoRosie qui insèrent des sons liés à l’enfance dans leurs mélodies.

Ce personnage vous a-t-il plus hantée que ceux que vous avez précédemment incarnés ?Sans doute. J’ai fait pas mal de cauchemars sur le tournage, et après aussi. Je rêvais qu’il fallait retourner certaines scènes, dont celle du suicide et que c’était de ma faute. Je rêvais que je perdais la confiance de l’équipe sur le plateau. Cela dit, il m’est arrivé un soir de perdre complètement confiance en moi lors d’une scène pourtant anodine, mais que je ne parvenais pas à terminer. Je suis rentrée à l’hôtel désespérée, je me suis dit : « On en est à un petit peu plus de la moitié du tournage, je n’ai plus de force. Je n’y arrive plus. Je ne sais plus jouer ». Le lendemain cette sensation était encore présente puis elle s’est estompée.

Comment Michel Spinosa vous a-t-il dirigée ?En étant autant Anna M. que moi. Il a joué autant le film que moi. Et du coup je n’étais pas seule à l’interpréter. On était tous les deux, main dans la main. Je n’ai jamais vu un metteur en scène aussi investi par son histoire. Il avait le même attachement que moi pour son héroïne. On l’appelait « notre » Anna. À la fin du tournage, on se téléphonait pour se dire à quel point elle nous manquait.

C’est-à-dire ?Anna ne m’a pas immédiatement manqué. J’ai d’abord été soulagée de ne plus l’être. J’étais heureuse de ne plus avoir à me mettre dans tous mes états pour l’incarner. Après le tournage j’écoutais encore la musique du film, mais pas plus. Et puis quelques mois plus tard, j’ai compris que plus le temps passait plus Anna me manquait. J’avais la sensation que j’avais perdu quelqu’un de proche. Je rêvais que je retournais sur le plateau, qu’il fallait recommencer. Mais c’est étrange, triste, de comprendre que l’on ne verra plus ce personnage. Qu’on ne le retrouvera plus. Que ce n’est pas possible.

Vous êtes-vous inspirée d’autres films pour jouer Anna ?Michel Spinosa m’en a montré certains comme Rosemary’s baby et Répulsion de Roman Polanski, mais aussi Thérèse d’Alain Cavalier, Claire Dolan de Lodge Kerrigan. Autres références très importantes, le personnage de Robert De Niro dans Taxi driver, et celui de Gene Hackman dans French connection. Ces deux acteurs m’ont inspirée pour l’aspect purement « méchant de cinéma » qu’a aussi mon personnage et qui pour une actrice comporte un plaisir libérateur à jouer.

Le même que celui de s’évanouir comme le fait à plusieurs reprises Anna ?Ça, c’est pour moi une histoire particulière. Adolescente je détestais l’école, très souvent je simulais un évanouissement pour ne pas y aller, ou parfois même en plein cours, ce qui me permettait de sortir de la classe. Ça marchait à tous les coups !

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