Isabelle Czajka : " Il y a résonance entre la banlieue et l'époque de l'adolescence..."

28 février 2011

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"On ne se sent jamais à sa place dans les lieux que je montre dans le film : on ne peut y circuler qu'en voiture et rien n'est conçu à l'échelle humaine. Je crois qu'à l'adolescence, on se sent dans un état similaire : on est encombré par son corps, on a du mal à se mouvoir. On n'est jamais bien là où on est", analyse la réalisatrice de L'Année suivante qui s'attache à y évoquer "la violence du monde marchant sur l'être humain".

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Comment est né le projet ?

Je voulais évoquer la violence du monde marchand sur l'être humain, et parler de l'expérience de la mort d'un proche dans un contexte très contemporain comme peut l'être celui des banlieues. Au fond, je souhaitais me poser la question de savoir ce qui reste d'humain dans cet environnement foncièrement mercantile.

Qu'est-ce qui vous intéresse dans l'adolescence ?

C'est un âge de doutes, de vertige et d'instabilité qui correspond assez bien à la situation géographique où se déroule le film. D'autre part, j'ai une perception de l'adolescence qui n'est pas celle que nous renvoie le cinéma en général : il s'agit, pour moi, d'une période où l'on est silencieux et introverti, et non pas dans une sorte d'hystérie, comme on le voit souvent dans des représentations assez stéréotypées.

Vous échappez à tous les écueils du portrait d'adolescente et du conflit entre les générations…

Davantage qu'un conflit de générations, je pense que la mère et la fille incarnent deux époques : le personnage d'Ariane Ascaride est une femme de l'après mai 68, tandis qu'Emmanuelle est une jeune fille des années 2000. J'éprouve de l'empathie pour tous les personnages : je n'ai aucun jugement moral sur eux. Mon regard est plutôt de l'ordre du constat. J’aime cette idée que chacun agit en fonction de sa place et de son rôle dans la vie.

Il y a en même temps une âpreté dans votre manière de capter des instants de vie qui évoque Pialat…

Je suis très sensible à l'absence de complaisance et de justification psychologique dans son regard sur les êtres. Et pourtant, c'est de là que jaillit l'émotion, malgré l'âpreté dont vous parlez.

Les lieux que vous filmez sont envahis par les enseignes publicitaires. Même dans la séquence du cimetière, l'enseigne Carrefour est dans le champ.

Je voulais effectivement montrer comment le monde de la consommation envahit jusqu'à l'espace le plus intime, et s'insinue jusque dans la mort. L'enseigne Carrefour, visible dans la scène de l'enterrement, est complètement emblématique de cette invasion. J'ai le sentiment profond qu'on perd son identité dans ces immenses centres commerciaux : ce sont des lieux impersonnels et fluctuants où l'on peut se fondre et disparaître dans la foule. C'est, pour moi, comme la mort qui est à l'œuvre.

Vous parlez de la banlieue comme d'un espace "adolescent", en pleine mutation…

On ne se sent jamais à sa place dans les lieux que je montre dans le film : on ne peut y circuler qu'en voiture et rien n'est conçu à l'échelle humaine. Je crois qu'à l'adolescence, on se sent dans un état similaire : on est encombré par son corps, on a du mal à se mouvoir et on n'est jamais bien là où on est. D'où la résonance entre la banlieue et l'époque de l'adolescence.

Malgré son engagement politique, le personnage de la mère est assez égoïste.

Elle a vécu à la fois l'époque des combats politiques et celle de l'exaltation de l'épanouissement individuel. Elle est donc le résultat de ces deux tendances contradictoires. Il reste qu'elle est assez égocentrique dans ses rapports avec sa fille, même si elle essaie d'établir un contact avec elle. Sa seule manière de lui témoigner de l'affection consiste à l'emmener au centre commercial pour lui acheter une robe. C’est ce qui lui vient tout de suite à l’esprit. Elle ne trouve pas d’autre moyen de lui apporter du réconfort. C’est la consolation par la consommation.

Peut-on dire que le mouvement que décrit Emmanuelle s'apparente à un retrait progressif du monde ?

Entre la mère et la fille, il n’y a pas eu de transmission d’une conscience politique. Alors, certes, Emmanuelle n'est ni combative, ni militante, mais elle affiche une force et une présence au monde qui laissent derrière elle quelque chose d'humain. Le mouvement qu’elle décrit est à la fois un renoncement et l'affirmation d'une résistance.

Vous maniez souvent l'ellipse…

L'ellipse correspond à l'évolution chaotique de l'adolescence, qui passe par des accélérations et des arrêts brusques. Elle se rapproche aussi du travail de la mémoire : on se souvient de certains événements, mais on en oublie d'autres, et les souvenirs remontent à la mémoire sans vraie chronologie. Je voulais que la narration du film suive ces oscillations de la mémoire.

La voix intérieure est celle d'Emmanuelle, tout en étant conjuguée à la troisième personne, ce qui crée un double effet de distance et d'intimité.

Je pense que l'usage de la troisième personne permet à chacun de s'identifier à la voix : cela la rend à la fois plus impersonnelle et plus nostalgique. Car il s'agit d'un constat que fait Emmanuelle sur la personne qu'elle a été quelques années auparavant : l'emploi du "elle" dans la voix-off crée une distance entre l'adolescente qu'elle a été et la jeune femme qu'elle est devenue.