Jacques Doillon : "Ce que je cherche, c’est l’humanité."

28 février 2011

- ARTICLE

Dialogue avec le réalisateur de La Drôlesse et La Femme qui pleure, en 2007, autour d'une oeuvre qui aime "gratter dans les souterrains"...

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Vos films avec des enfants et des adolescents sont les préférés du public comme de la critique…

Certains cinéastes n’ont jamais été du côté de l’enfance, or j’ai certainement cette particularité d’avoir beaucoup tourné avec des enfants mais aussi d’âge très différents, si l’on part de Ponette où ils ont quatre ans jusqu’aux Doigts dans la tête où ils ont 17/18 ans, en passant par l’adolescente de La Drôlesse ou le personnage du Petit criminel qui a marqué. C’est donc ce que, souvent, on retient de moi, pour autant qu’on retienne mes films. Personnellement, je ne fais pas vraiment de différence entre l’enfance et l’adolescence. Moi, j’ai même zappé le mot adolescence. C’est un mot malade aujourd’hui, alors qu’enfance est un mot qui a gardé pas mal de santé. Mais ce qui m’intéresse à chaque film, quand bien même je tourne avec des adultes, c’est l’idée de les déshabiller de leur aspect social. Trouver des acteurs pour en venir là : avant l’argent, avant la vanité, avant le renoncement, avant cette espèce de place qu’on se forge dans le monde.

C’est plus facile avec des amateurs, et avec des personnalités pas encore adultes ?

Tourner avec des comédiens, c’est presque enclencher une régression positive. Dire qu’on va retrouver la part d’enfance de tous ces adultes, ce serait peut-être exagéré mais il y a quelque chose de ça. Un personnage qui reste ce qu’il est, ça ne m’intéresse pas. Ce que je cherche, c’est l’humanité. Je ne prétends pas être un mineur de fond mais tous mes films essaient d’aller du côté de l’intime. Quand ça l’est trop, les gens rejettent. Beaucoup ne cherchent quand même que le divertissement. Alors si le cinéma essaie de toucher les endroits souterrains des êtres, comme dirait Dostoievski, alors c’est un peu difficile. Il y un côté « qui s’y frotte, s’y pique », et on ne peut pas empêcher ça.

Vous aimez gratter dans ces « souterrains » ?

Je pense qu’il y a des scènes plaisantes dans mes films, mais je ne cherche pas la sympathie à tout prix, ni à trier le bien du mal. J’essaie de trouver des bouts de vérité et je tâtonne parce c’est ce que je vois mal qui m’intéresse, pas ce qui est évident aux yeux de tout le monde. C’est parce que j’y vois pas clair que je fais des films et ils ont tous construits sur des points d’interrogation.

Avec le temps qui passe, ne sentez vous pas un décalage de plus en plus grand avec les jeunes ?

Au contraire, pour avoir cette proximité, pour la restituer, on a besoin de recul, donc on a besoin de temps, et ça se confirme année après année. Ponette, je n’aurai pas pu le faire à vingt ans. Je ne vois aucun film sur la petite enfance fait par des jeunes gens. D’ailleurs je ne me dit pas un beau jour, quand il m’arrive d’avoir les moyens de tourner, « tiens je vais faire un film sur l’enfance »… On est simplement content de voir ce qu’on est devenu et à un certain moment il faut « revenir à la maison ». Je vois l’enfance comme le pays d’où l’on vient, et il me faut en repasser par là, parce que je n’ai pas le choix : c’est là d’où je suis sorti. Pour l’instant, j’ai beaucoup de mal à pouvoir tourner mes films et ça me manque mais ce sont surtout ceux avec les enfants qui deviennent impossibles à faire. Quand je viens avec des petits bouts de synopsis depuis trois quatre ans, on m’envoie chier. Aujourd’hui, avec le financement du cinéma je pourrais refaire Un sac de billes, mais certainement plus La Drôlesse (que tout le monde aime maintenant mais que personne ne voulait financer), et encore moins Ponette.

Ponette, c’était une petite fille confrontée à la mort de sa mère. Cela avait beaucoup dérangé et même provoqué une polémique…

Mais parce que, souvent, on demande de montrer les enfants comme les adultes les envisagent. On disait pour ce film, par exemple, « les enfants de 4 ans ne parlent pas comme ça ». Moi, j’avais écouté ces enfants pendant des mois et des mois et ce qu’ils disaient venait de moi qui avait écrit l’histoire mais venait aussi d’eux. Les enfants qui m’embarrassent à l’écran sont ceux qui servent de faire-valoir aux adultes ; ils font des petits tours avec des petits mots, qui ne sont pas les leurs du tout. On disait aussi « comment peut on traiter ces sentiments – de la mort – avec un enfant ? » Mais qui dit que c’est interdit ? Comme si j’étais un marionnettiste qui fait dire aux enfants des choses qu’ils ne comprennent pas ; or ces enfants étaient tout à fait « chez eux », avec leurs mots, leurs sentiments de jalousie et de possession. Penser qu’un enfant de quatre ans ne ressent pas tous les sentiments d’adultes me paraît ni réactionnaire ou conservateur, mais juste con. Et quand on interdit par exemple à un enfant, un petit garçon, d’exprimer ses sentiments, on se trouve avec des adultes et des spectateurs très embarrassés devant l’expression de certains sentiments, jusque dans un film.

Comment tournez vous avec les enfants ?

A trente ans, j’ai tourné avec ma fille La Femme qui pleure. J’ai mis les techniciens de côté et j’ai cherché à trouver une relation pas loin de celle du film. On lui a volé des moments. Je pensais comme beaucoup qu’il ne fallait surtout pas se mêler de travailler avec un enfant. Heureusement, je suis revenu de cette bêtise là. Je travaille avec les enfants et ils l’accepte parce que ça les amuse aussi comme un jeu. Si les enfants sont si bien comme on le dit, dans mes films, vous vous doutez bien que ce n’est pas sous la torture. On a joué avec les conseils, les recommandations, l’amitié… mais on a joué a faire vingt prises, jusqu'à ce que le travail porte ses fruits. Un acteur peut refuser et renoncer à la 20e prise. Les enfants, eux, sont plein d’énergie. Après le tournage, je vous assure, ce sont les adultes qui sont épuisés.

C’était dur pour Gérald Thomassin qui avait quinze ans dans Le Petit criminel

Il venait d’un foyer et était moins doué que d’autres pendant le casting mais je trouvais que c’était lui le personnage. Il n’allait pas bien mais un film, en même temps, ce n’est pas une thérapie. Là aussi, ça a été une question de travail. Et si je ne suis pas têtu, si je ne vais pas jusqu’au bout, je laisse l’enfant sur un échec. Quand Gérald Thomassin n’y arrivait pas, c’est vrai, je le poussais, mais là, il utilisait sa colère contre moi pour le film, et à la fin il était très fier de lui. Le pire aurait été qu’il n’y arrive pas. Les difficultés, à ce moment là, pèsent moins que la fierté qu’on retire.

Propos recueillis par Philippe Piazzo (2007)