Kohei Oguri : "Le cinéma est irréductible aux mots..."

28 février 2011

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"Les mots font partie du cinéma, mais le cinéma ne se résume pas au langage. Le cinéma alterne les mots et les silences" explique le cinéaste japonais qui, avec "La Forêt oubliée" livre un film inclassable, fable fantastique entre allégorie et poème.

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Au début du film, Machi et ses amies s’amusent à inventer une histoire, en y ajoutant des éléments chacune à leur tour. Etait-ce pour vous une métaphore du monde des jeux de rôles d’aujourd’hui ?

Je n’ai jamais vraiment joué à ces jeux-là, mais l’univers qu’ils ont contribué à façonner m’intéresse. Si l’on considère que ce sont les liens de cause à effet sur l’individualité ou l’histoire qui sont à l’origine de la création fictionnelle, je pense que ce qu’on appelle le “moi” est devenu une notion incertaine. Dans les jeux de rôles, le “moi” devient l’adversaire. Il n’existe pas de règles de base, il y a un maître du jeu qui fixe certaines conditions – après quoi, c’est aux joueurs d’inventer le reste. Il arrive un moment pendant le déroulement du jeu où le “moi”refait surface. Les jeux de rôle peuvent peut-être nous aider à trouver un nouveau “moi”. Si nous acceptons ce fonctionnement, nous assisterons à la remise en question du “moi” tel qu’on l’a toujours connu. Je pense que c’est très important. Dans le film, Machi rencontre la baleine dont elle parle dans son récit, non pas à la plage, mais en ville. Elle fait la connaissance d’un nouveau “moi” qui doit son existence à un jeu. 

La baleine du camion se reflétant sur la chaussée humide évoque la lanterne en forme de baleine de la scène du festival. Quelle est votre conception du fantastique ?

Pour moi, c’est lorsque notre environnement familier cesse d’appartenir à la réalité pour basculer dans un autre univers. Je pense que le fantastique, évoque la capacité à aller au-delà des apparences. En devenant de plus en plus commercial, le cinéma a érigé le fantastique en genre. Le pouvoir des images a limité la portée du fantastique, alors qu’il s’agit, selon moi, d’un concept bien plus riche que cela. 

Dans ce cas, comment comprendre la “réalité” que vous décrivez dans le film ?

Depuis les frères Lumière, le cinéma tente de nous faire croire que ce qu’on voit sur l’écran est la réalité. Mais une image cinématographique ne possède que deux dimensions, tandis que nous vivons dans un monde à trois dimensions. Il y a pourtant une part de vérité dans ce que nous voyons. Certaines images sont très proches de la “réalité”, alors que d’autres sont purement fictives. En modifiant simplement l’éclairage ou la dimension d’un décor, l’image peut s’éloigner de la réalité. Pour moi, les images cinématographiques se définissent vraiment par cette dualité. Mais aujourd’hui les cinéastes comme les spectateurs ont de plus en plus de mal à reconnaître ce qui est “vrai”. Bien entendu, cela est lié au développement de l’Internet et des médias de masse : les images animées ont envahi tout notre espace. Je crois qu’il est devenu difficile d’évaluer la part de “réalité” ou de “vérité” qu’on associe au cinéma. Si l’on tient compte d’événements comme la fin de la guerre froide, la défaite de la vieille garde conservatrice au Japon en 1955, l’évolution de la religion et de l’identité nationale, je pense qu’on peut affirmer que la “réalité” – telle qu’elle a été maintenue en place par l’histoire – n’a plus cours et que les valeurs et les idées concernant le “modèle” que notre société devrait adopter ont changé. En outre, il devient extrêmement difficile de comprendre ce qui nourrit ces valeurs. Qu’est-ce qui nous permet de déterminer que ce que nous voyons est bien réel ? Notre monde est en panne de doctrines, d’idéaux et d’opinions – et comme on peut désormais interpréter et utiliser les images de toutes sortes de manières, comment savoir ce qui est réel au cinéma ? Je me rends bien compte que je ne peux moi-même pas progresser dans mon travail si je n’envisage pas ces problématiques sous un jour nouveau. 

En matière de “réalité maintenue en place par l’histoire”, les événements du 11 septembre constituent un exemple révélateur. Comment les avez-vous interprétés ?

Nous appelons paysage ou décor ce qui nous entoure, qu’il s’agisse de montagnes, de fleuves ou d’immeubles. Mais chacun d’entre nous se forge son propre point de vue en fonction de sa perspective sur tel ou tel événement. C’est un concept relativement récent. Ce qui s’est avéré choquant avec les événements du 11 septembre, c’est que le décor a été détruit. Il est encore possible de diriger une scène de monologue ou de se recentrer sur soi quand on dispose d’un décor, mais la dernière chose à laquelle on s’attend, c’est que le décor soit détruit sous vos yeux. Cela correspond à un certain type de peur. Face aux événements du 11 septembre, je ne savais même pas comment j’étais censé réagir. J’ai eu le sentiment qu’un élément constitutif de la réalité, tel que la pensée ou la religion, venait de voler en éclats.  

En quoi ces événements ont-ils influencé le film ?

Je pense que cela revient à se demander “quelle est la différence entre ce qu’on voit et ce qu’on essaie de voir au-delà des apparences ?” Tandis que notre société vieillit, le sentiment d’impuissance et de stagnation gagne du terrain. On peut désormais considérer la société comme une entité immuable. C’est parce que nous nous laissons aller à ce que nous voyons, sans essayer d’aller au-delà des apparences. Si, de nouveau, nous tentions d’aller au-delà des apparences, le monde nous apparaîtrait comme porteur de changements. Dans La Forêt oubliée, j’ai voulu parler de choses immatérielles, comme les pensées ou les rêves. On pourrait sans doute surnommer la forêt souterraine “Ground Zero”. Si on n’avait foi que dans ce qu’on voit, les événements du 11 septembre ne se seraient jamais produits. Personne n’a été capable de les prévoir. Les gens en ont été témoins, mais n’ont pas tenté d’aller au-delà. Dans le monde du spectacle, on a sans doute aussi vu des avions s’écraser contre des immeubles. Mais personne ne s’y est intéressé : il s’agit en fait d’un événement prévisible qui a été mis en scène. 

D’ailleurs, ces événements ont souvent été comparés à “une scène de film”.

Oui, et c’est la faute des images animées. C’est même l’une de leurs faiblesses. Nous devrions aiguiser nos sens, comme la vue, l’ouïe et le toucher. Pour le film, nous avons eu recours à une caméra numérique HD (haute définition) qui donne un rendu nettement différent de l’argentique. La HD permet de capter des images que l’œil humain ne perçoit pas. Les gens ont donc le sentiment que la comparaison entre leur regard et la HD est inégale. De même, quand la télévision est née, elle a été surnommée “le théâtre d’ombres électriques” : elle avait l’apparence de la réalité, mais elle semblait encore artificielle. La HD suscite aujourd’hui un sentiment similaire. Pour ce film, je souhaitais faire en sorte qu’on arrête de croire que ce que nous montre la caméra se confond avec la réalité. Si j’ai utilisé la HD, c’est essentiellement pour susciter un questionnement ou un sursaut chez le spectateur, du genre : “Est-ce que ce que je suis en train de voir à l’écran est bien vrai ? ” Je voulais aussi expérimenter de nouvelles images qu’on ne peut obtenir qu’en HD, et pas sur support argentique. Car même lorsque la source lumineuse est très faible, la HD est capable de détecter un signal électronique. Une fois que le signal est détecté, on peut alors modifier les données enregistrées artificiellement. On peut ainsi retravailler les noirs ou les points lumineux de toutes sortes de manières. J’ai voulu créer une atmosphère de “quasi tombée du jour”, ce qui n’était pas possible avec l’argentique. 

Que voulez-vous dire par “sursaut” concernant l’utilisation de la HD ?

J’ai tourné ce film en me disant que les gens ne se fiaient plus au support film traditionnel, et c’est une pensée qui ne m’a pas quitté. Les gens font fausse route et ne savent plus vers quoi aller, mais c’est ce sentiment qui m’a permis de concrétiser le monde de La Forêt oubliée. C’est ce que j’ai tenté de faire. 

Quant aux conversations qu’on entend dans le film, elles ne semblent pas destinées à guider notre compréhension…

Lorsqu’on voit un film, on se sert des mots pour tirer ses propres conclusions. Mais le cinéma est irréductible aux mots. Les mots font partie du cinéma, mais le cinéma ne se résume pas au langage. Le cinéma alterne les mots et les silences. Mais dans tous les cas de figure, le cinéma n’exprime que son propre monde, et parvient ainsi à nous parler. Lorsqu’on regarde un film de deux heures, on a envie de le rattacher à une histoire. C’est inutile de le nier, car les histoires possèdent un pouvoir qui leur est propre, mais je pense qu’on a tort de croire que le cinéma dans son ensemble se nourrit d’histoires. Dans notre vie de tous les jours, nous sommes confrontés à une multitude d’événements, mais qui ne forment pas une histoire à proprement parler. Pourtant, lorsque nous tentons de nous souvenir de certaines situations, il semble que notre mémoire reconstitue ces événements de notre vie instantanément.

Le cinéma fonctionne de manière similaire. En dehors de l’intrigue du film, nous ne disposons pas d’histoire majeure, comparable à celle du christianisme. Nous ne pouvons pas inventer une histoire et prétendre qu’il s’agit de la réalité. Si nous poursuivons dans cette voie, le pouvoir du cinéma déclinera. Non seulement le pouvoir du cinéma, mais aussi notre capacité à “ressentir” dans nos vies de tous les jours.

La plupart du temps, le cinéma s’attarde sur les atermoiements du coeur et les accidents de l’existence, plutôt que sur la joie de vivre. Mais je ne sais pas écrire de tels récits : à tout prendre, je pense que je préférerais ne pas parler des accidents et des malheurs de la vie et mener une existence paisible.