Le magnat de l’art

22 juin 2021

- ARTICLE

Grand patron du luxe et collectionneur d’art  passionné, François Pinault a inauguré le 22 mai “son” musée parisien, à la Bourse de commerce. Pour ARTE, partenaire de l’événement, Olivier Lemaire a filmé ce chantier titanesque et mis en perspective l’ambition artistique de son mécène.

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Dans votre film, François Pinault apparaît très impliqué dans le chantier du musée...

Olivier Lemaire : En effet, il a passé trois années de sa vie à venir au moins deux fois par semaine. Ce projet lui tient énormément à cœur, on ne peut douter de sa sincérité.

 

Vous le qualifiez de milliardaire “anticonformiste”. Pourquoi ?

Olivier Lemaire : François Pinault aurait pu s’installer dans le confort d’un art facile d’accès et séduisant, mais par goût, par nature, par personnalité, il est allé vers un art contemporain minimaliste, radical, ou, pour employer un mot qu’il utilise souvent, “rugueux”. C’est à son image et à celle de la réinvention de la Bourse de commerce par l’architecte Tadao Ando. Ce chantier hors norme se distingue en effet par son ascétisme artistique.

 

On découvre chez François Pinault un discours critique envers les puissants, doublé d’un goût revendiqué pour l’égalité à travers l’art. Comment l’expliquez-vous ?

Olivier Lemaire : Dans le film, il revient sur ses origines très modestes, paysannes, où l’on ne parlait pas français mais gallo, où il se faisait traiter de “fils de ploucs”. Ma perception est qu’il n’a jamais oublié d’où il venait et souhaite réellement partager ses émotions artistiques avec le plus grand nombre. Malgré son immense fortune, il ne s’est jamais vraiment conformé à sa nouvelle norme sociale. En cela aussi, François Pinault est profondément anticonformiste.

 

Vous comparez le budget d’acquisition du centre Pompidou en 2016 (moins de 2 millions d’euros) à celui de François Pinault (185 millions). Faut-il s’inquiéter d’une privatisation de l’art ?

Olivier Lemaire : La critique d’art Roxana Azimi l’explique très bien  : si les Médicis n’avaient pas été de grands mécènes de la Renaissance, on se souviendrait d’eux comme des banquiers sans scrupules. Le nombre de collectionneurs richissimes augmente en partie parce que l’art constitue un blason universel. Alors oui, c’est un danger. On risque de s’orienter vers une privatisation de la culture, c’est-à-dire vers une orientation du regard qui repose parfois sur le souci du profit.

 

Qu’en dit François Pinault ?

Olivier Lemaire : Il considère que l’État et les collectionneurs privés sont complémentaires. Quoi qu’il en soit, il occupe un statut à part entre collectionneurs, car sa maîtrise du marché est absolue. Il est propriétaire de la plus grande maison de vente aux enchères internationale, Christie’s, et connaît absolument tout le monde : les artistes, leurs histoires, les galeristes, qu’il va visiter régulièrement en Afrique, en Asie, aux États-Unis. Il est un personnage absolument pivot dans le marché de l’art mondial, présent à tous les endroits de la chaîne.

 

Propos recueillis par Raphaël Badache