Le Monde - Jean-Luc Douin: Tetro

3 juin 2017

- REVIEW

" Ouvertement autobiographique, Tetro, le nouveau film de Francis Ford Coppola, est l'un des seuls dont il ait écrit le scénario lui-même (avec Conversation secrète, 1974). Il ne se cache pas d'y évoquer les rapports qu'il eut avec son frère aîné, son modèle, disparu soudainement lorsqu'il était âgé de 14 ans. L'épisode avait déjà été suggéré dans Rusty James (1983). Le film recèle une autre clé : la rivalité entre ces deux musiciens que furent le père et l'oncle de Coppola, le second ayant un jour suggéré au premier de changer de nom afin de ne pas lui faire de l'ombre.

Le thème de Tetro est donc la rivalité, la sourde lutte que se livrent des hommes d'une même famille pour s'affirmer artistiquement. Dans la famille Tetrocini, le despote est le père, chef d'orchestre renommé, dont on célébrera les funérailles sur une scène de théâtre, dans une atmosphère de rancoeur solennelle et de dérision. Un ogre séducteur qui aurait pu inspirer à Freud son Totem et tabou. Là encore, les fidèles de Coppola sont en terrain connu. Le Parrain II (1975) était l'histoire de deux frères dont l'un tue l'autre, tels Caïn et Abel, et qu'était le premier Parrain (1972) sinon l'histoire d'un père tyrannique flanqué de fils rivaux ? La réflexion de Tetro, au début du film, après qu'il s'est mis en retrait de son clan - "L'amour dans ma famille, c'est un couteau dans le dos" - vient en écho à celle du parrain Michael Corleone affirmant : "C'est ma famille, ce n'est pas moi."

Ce film-là déroute, parce que, à la différence des oeuvres les plus célèbres de Coppola, il se situe moins dans le tape-à-l'oeil que dans le contre-jour (le film est en noir et blanc à l'exception de flash-back en couleurs), moins dans l'exhibitionnisme et l'artifice que dans la pudeur. Du côté de Tennessee Williams, de Michael Powell (auquel le cinéaste rend hommage dans une scène inspirée de ses Contes d'Hoffmann), de Faust, de la danse et du théâtre, de la réflexion sur la création et sur les secrets, les démons intimes, plutôt que basé sur des considérations commerciales.

Vincent Gallo, qui incarne Tetro, n'a pas une jambe dans le plâtre pour rien. Il s'agit ici de castration affective et créatrice, d'un coeur brisé et d'un corps cassé. On n'est par en Argentine par hasard : c'est la patrie de Borges, écrivain de la confusion d'identités.

Mélodrame au final d'opéra, le film honore avec virtuosité cet art du son et de la lumière qu'est le cinéma. Tic-tac d'horlogerie (on sait chez lui l'obsession du temps qui passe), battements d'ailes d'un papillon attiré par une ampoule électrique (...) Mais signe de vie, symptôme de vérité, cette lumière est aussi instrument de mort..."

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" Ouvertement autobiographique, Tetro, le nouveau film de Francis Ford Coppola, est l'un des seuls dont il ait écrit le scénario lui-même (avec Conversation secrète, 1974). Il ne se cache pas d'y évoquer les rapports qu'il eut avec son frère aîné, son modèle, disparu soudainement lorsqu'il était âgé de 14 ans. L'épisode avait déjà été suggéré dans Rusty James (1983). Le film recèle une autre clé : la rivalité entre ces deux musiciens que furent le père et l'oncle de Coppola, le second ayant un jour suggéré au premier de changer de nom afin de ne pas lui faire de l'ombre.

Le thème de Tetro est donc la rivalité, la sourde lutte que se livrent des hommes d'une même famille pour s'affirmer artistiquement. Dans la famille Tetrocini, le despote est le père, chef d'orchestre renommé, dont on célébrera les funérailles sur une scène de théâtre, dans une atmosphère de rancoeur solennelle et de dérision. Un ogre séducteur qui aurait pu inspirer à Freud son Totem et tabou. Là encore, les fidèles de Coppola sont en terrain connu. Le Parrain II (1975) était l'histoire de deux frères dont l'un tue l'autre, tels Caïn et Abel, et qu'était le premier Parrain (1972) sinon l'histoire d'un père tyrannique flanqué de fils rivaux ? La réflexion de Tetro, au début du film, après qu'il s'est mis en retrait de son clan - "L'amour dans ma famille, c'est un couteau dans le dos" - vient en écho à celle du parrain Michael Corleone affirmant : "C'est ma famille, ce n'est pas moi."

Ce film-là déroute, parce que, à la différence des oeuvres les plus célèbres de Coppola, il se situe moins dans le tape-à-l'oeil que dans le contre-jour (le film est en noir et blanc à l'exception de flash-back en couleurs), moins dans l'exhibitionnisme et l'artifice que dans la pudeur. Du côté de Tennessee Williams, de Michael Powell (auquel le cinéaste rend hommage dans une scène inspirée de ses Contes d'Hoffmann), de Faust, de la danse et du théâtre, de la réflexion sur la création et sur les secrets, les démons intimes, plutôt que basé sur des considérations commerciales.

Vincent Gallo, qui incarne Tetro, n'a pas une jambe dans le plâtre pour rien. Il s'agit ici de castration affective et créatrice, d'un coeur brisé et d'un corps cassé. On n'est par en Argentine par hasard : c'est la patrie de Borges, écrivain de la confusion d'identités.

Mélodrame au final d'opéra, le film honore avec virtuosité cet art du son et de la lumière qu'est le cinéma. Tic-tac d'horlogerie (on sait chez lui l'obsession du temps qui passe), battements d'ailes d'un papillon attiré par une ampoule électrique (...) Mais signe de vie, symptôme de vérité, cette lumière est aussi instrument de mort..."