Le Monde - : La Discrète

7 juin 2017

- REVIEW

" Dans la meilleure tradition du roman libertin, il s'agira de séduire une jeune fille prise au hasard et de tenir le journal de l'entreprise. Puis d'abandonner l'une et de publier l'autre.

La Discrète est un film de goût. Bon goût de sa mise en scène sans artifice, sans mouvement de caméra inutile ni perte de temps. Goût légèrement suranné d'un Paris déjà disparu, celui d'un Quartier latin voué aux cafés studieux, aux librairies paisibles et aux cinémas d'art et d'essai plutôt qu'à la fripe et au fast-food. Parfum des choses bien faites, à la main et patiemment. " J'aime pas mon époque ", lâche dans un sourire mi-intimidé, mi-provocateur son réalisateur, Christian Vincent.

Il vient d'avoir trente-cinq ans (...) Pas difficile de trouver la filiation : le dialogue cite Guitry, la mise en scène cite Truffaut dont le héros fétiche, Antoine Doinel, prête son prénom au personnage de Luchini. La boulangerie où il place la petite annonce destinée à appâter une demoiselle ressemble à celle de Monceau et la légèreté soignée des dialogues vient bien de chez Rohmer (dont Fabrice Luchini fut l'éblouissant interprète dans les Nuits de la pleine lune).

Mais le cinéma est, plus intimement que par ces citations, au coeur de la Discrète. Le film raconte, aussi, l'histoire d'un scénario perverti par sa réalisation : selon le script établi par Jean le mentor (le producteur ?), Antoine le séducteur-écrivain (le réalisateur ?) prend dans ses filets Catherine (l'actrice ?). Qui n'aura pas vu Luchini, ébourriffant de mauvaise foi, proclamer que sa conquête est " immonde, mais immonde ! " aura manqué un grand moment de cinéma comique.

Bien sûr, elle n'est pas immonde, elle est formidable, Catherine (Judith Henry), petite flamme brune vibrante de vitalité et de charme. Bien sûr, l'arroseur sera arrosé, le séducteur séduit. Et Christian Vincent s'enchante de ce que la création de son film ait suivi la même trajectoire : " J'avais écrit un jeu libertin ; les personnages et leurs interprètes en ont fait une histoire sentimentale. " Ainsi la Discrète, film très écrit, très concerté, plaide-t-il deux fois pour la liberté du cinéma et sa capacité à évoluer par rapport à son projet d'origine : dans ce qu'il raconte et dans la manière dont il le raconte.

Cohérent, Vincent ne filme Catherine que lorsqu'Antoine la voit, telle qu'il la voit. Jusqu'à ce que Jean le manipulateur, dont la machination est déjouée par ses marionnettes, les trahisse par dépit mesquin : Méphisto n'était qu'un pauvre diable. La jeune fille y perd une idylle mais y gagne le droit d'apparaître seule, autonome."

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" Dans la meilleure tradition du roman libertin, il s'agira de séduire une jeune fille prise au hasard et de tenir le journal de l'entreprise. Puis d'abandonner l'une et de publier l'autre.

La Discrète est un film de goût. Bon goût de sa mise en scène sans artifice, sans mouvement de caméra inutile ni perte de temps. Goût légèrement suranné d'un Paris déjà disparu, celui d'un Quartier latin voué aux cafés studieux, aux librairies paisibles et aux cinémas d'art et d'essai plutôt qu'à la fripe et au fast-food. Parfum des choses bien faites, à la main et patiemment. " J'aime pas mon époque ", lâche dans un sourire mi-intimidé, mi-provocateur son réalisateur, Christian Vincent.

Il vient d'avoir trente-cinq ans (...) Pas difficile de trouver la filiation : le dialogue cite Guitry, la mise en scène cite Truffaut dont le héros fétiche, Antoine Doinel, prête son prénom au personnage de Luchini. La boulangerie où il place la petite annonce destinée à appâter une demoiselle ressemble à celle de Monceau et la légèreté soignée des dialogues vient bien de chez Rohmer (dont Fabrice Luchini fut l'éblouissant interprète dans les Nuits de la pleine lune).

Mais le cinéma est, plus intimement que par ces citations, au coeur de la Discrète. Le film raconte, aussi, l'histoire d'un scénario perverti par sa réalisation : selon le script établi par Jean le mentor (le producteur ?), Antoine le séducteur-écrivain (le réalisateur ?) prend dans ses filets Catherine (l'actrice ?). Qui n'aura pas vu Luchini, ébourriffant de mauvaise foi, proclamer que sa conquête est " immonde, mais immonde ! " aura manqué un grand moment de cinéma comique.

Bien sûr, elle n'est pas immonde, elle est formidable, Catherine (Judith Henry), petite flamme brune vibrante de vitalité et de charme. Bien sûr, l'arroseur sera arrosé, le séducteur séduit. Et Christian Vincent s'enchante de ce que la création de son film ait suivi la même trajectoire : " J'avais écrit un jeu libertin ; les personnages et leurs interprètes en ont fait une histoire sentimentale. " Ainsi la Discrète, film très écrit, très concerté, plaide-t-il deux fois pour la liberté du cinéma et sa capacité à évoluer par rapport à son projet d'origine : dans ce qu'il raconte et dans la manière dont il le raconte.

Cohérent, Vincent ne filme Catherine que lorsqu'Antoine la voit, telle qu'il la voit. Jusqu'à ce que Jean le manipulateur, dont la machination est déjouée par ses marionnettes, les trahisse par dépit mesquin : Méphisto n'était qu'un pauvre diable. La jeune fille y perd une idylle mais y gagne le droit d'apparaître seule, autonome."

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