Le Nouvel Observateur - Jean-Louis Bory: Le Charme discret de la bourgeoisie

12 octobre 2018

- REVIEW

" L’affiche étonne (...) Traduisons : le melon de la respectabilité, de l’hypocrisie morale et de la protection légalo-policière couvre l’appétit et les fredaines de la classe au pouvoir, la bourgeoisie. C’est ce qui fait son charme, à la bourgeoisie. Un charme qui a tout intérêt à rester discret.Devant l’indécence de pareille proposition, Bunuel, une fois de plus, éclate. De rire. Explosion meurtrière. Elle pulvérise le melon.

Bunuel a réussi (...) la caricature impitoyable de cette bourgeoisie française au pouvoir depuis Louis-Philippe et qui apothéose sous notre présente Cinquième, où l’appétit s’est fait voracité et les fredaines entourloupettes monumentales. Les fines gambettes frétillent aujourd’hui avec une telle frénésie, la bouche fait si goulûment «miam miam » qu’aucun melon ne tient plus. On a beau rechapeauter dare-dare la combinaison. Y a-t-il même encore un melon ? Là où Bunuel est passé, le melon ne repousse plus. C’est dire que ce film est d’une actualité chaque jour plus brûlante  (...)

Le film offre lui-même l’aspect éparpillé d’un édifice qui éclate sous les coups. Ça fout le camp tous azimuts comme sous l’effet d’une force centrifuge. Dans L’Ange exterminateur, autre impitoyable portrait de la bourgeoisie et de sa décomposition, Bunuel avait bâti l’action sur un puissant mouvement de convergence : mystérieusement prisonnier d’un salon, personne ne pouvait s’écarter du groupe.Le Charme discret de la bourgeoisie est construit sur le mouvement contraire : tout le monde se révèle impuissant à s’installer dans une réunion tant soit peu durable. Rien ne peut plus se plier, se nouer. A chaque instant, n’importe qui peut arriver, arrive, qui remet tout en question, oblige à l’éparpillement.

Tout diverge sans cesse en une séance de coups de théâtre, d’avatars qui donnent au film l’allure, très espagnole, de l’aventure picaresque, où il appartient au destin même du héros de se voir ballotté de péripétie en péripétie sans plus avoir aucune prise sur une réalité qui lui échappe.

D’où ces récits à tiroirs, dont Bunuel use ici avec une malice savoureuse.Vaguement éperdus, largement hagards — mais en toute inconscience — ces bourgeois et bourgeoises subissent les caprices imprévisibles d’une destinée que Bunuel pour en mieux souligner la ruine éparpillante, dynamite de l’intérieur. Avec quel explosif ? Le malentendu, le porte-à-faux, l’incongru, c’est-à-dire tous les aspects du hasard négatif, le providentiel-à-rebours : on arrive quand il ne faut pas, on se retrouve où il ne faut pas, comme si la réalité, soudain perverse, soudain révoltée, en tout cas indisciplinée, refusait de jouer plus longtemps le jeu de l’ordre, d’un ordre qui couvre en fait (le melon) tous les désordres.

Et puis, il y a, chère au surréaliste Bunuel, la dynamite du rêve. Le rêve ne désamorce pas, il n’édulcore pas la caricature en la colorant d’irréalité. Au contraire. Loin de favoriser l’évasion hors du réel, le rêve y plonge plus profondément, il enfonce ses racines à travers le réel jusqu’à atteindre le surréel. Il révèle. C’est lui qui fait sauter le melon. Pour la bourgeoisie, qui a fait si longtemps de son rêve la réalité — rêveuse bourgeoisie —, il est temps que, le rêve lui échappant, cette réalité rêvée devienne cauchemar. Horreur ! la police, sa police, se retourne contre elle, son Eglise perd la tête et son armée perd les pédales !..."

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" L’affiche étonne (...) Traduisons : le melon de la respectabilité, de l’hypocrisie morale et de la protection légalo-policière couvre l’appétit et les fredaines de la classe au pouvoir, la bourgeoisie. C’est ce qui fait son charme, à la bourgeoisie. Un charme qui a tout intérêt à rester discret.Devant l’indécence de pareille proposition, Bunuel, une fois de plus, éclate. De rire. Explosion meurtrière. Elle pulvérise le melon.

Bunuel a réussi (...) la caricature impitoyable de cette bourgeoisie française au pouvoir depuis Louis-Philippe et qui apothéose sous notre présente Cinquième, où l’appétit s’est fait voracité et les fredaines entourloupettes monumentales. Les fines gambettes frétillent aujourd’hui avec une telle frénésie, la bouche fait si goulûment «miam miam » qu’aucun melon ne tient plus. On a beau rechapeauter dare-dare la combinaison. Y a-t-il même encore un melon ? Là où Bunuel est passé, le melon ne repousse plus. C’est dire que ce film est d’une actualité chaque jour plus brûlante  (...)

Le film offre lui-même l’aspect éparpillé d’un édifice qui éclate sous les coups. Ça fout le camp tous azimuts comme sous l’effet d’une force centrifuge. Dans L’Ange exterminateur, autre impitoyable portrait de la bourgeoisie et de sa décomposition, Bunuel avait bâti l’action sur un puissant mouvement de convergence : mystérieusement prisonnier d’un salon, personne ne pouvait s’écarter du groupe.Le Charme discret de la bourgeoisie est construit sur le mouvement contraire : tout le monde se révèle impuissant à s’installer dans une réunion tant soit peu durable. Rien ne peut plus se plier, se nouer. A chaque instant, n’importe qui peut arriver, arrive, qui remet tout en question, oblige à l’éparpillement.

Tout diverge sans cesse en une séance de coups de théâtre, d’avatars qui donnent au film l’allure, très espagnole, de l’aventure picaresque, où il appartient au destin même du héros de se voir ballotté de péripétie en péripétie sans plus avoir aucune prise sur une réalité qui lui échappe.

D’où ces récits à tiroirs, dont Bunuel use ici avec une malice savoureuse.Vaguement éperdus, largement hagards — mais en toute inconscience — ces bourgeois et bourgeoises subissent les caprices imprévisibles d’une destinée que Bunuel pour en mieux souligner la ruine éparpillante, dynamite de l’intérieur. Avec quel explosif ? Le malentendu, le porte-à-faux, l’incongru, c’est-à-dire tous les aspects du hasard négatif, le providentiel-à-rebours : on arrive quand il ne faut pas, on se retrouve où il ne faut pas, comme si la réalité, soudain perverse, soudain révoltée, en tout cas indisciplinée, refusait de jouer plus longtemps le jeu de l’ordre, d’un ordre qui couvre en fait (le melon) tous les désordres.

Et puis, il y a, chère au surréaliste Bunuel, la dynamite du rêve. Le rêve ne désamorce pas, il n’édulcore pas la caricature en la colorant d’irréalité. Au contraire. Loin de favoriser l’évasion hors du réel, le rêve y plonge plus profondément, il enfonce ses racines à travers le réel jusqu’à atteindre le surréel. Il révèle. C’est lui qui fait sauter le melon. Pour la bourgeoisie, qui a fait si longtemps de son rêve la réalité — rêveuse bourgeoisie —, il est temps que, le rêve lui échappant, cette réalité rêvée devienne cauchemar. Horreur ! la police, sa police, se retourne contre elle, son Eglise perd la tête et son armée perd les pédales !..."