Le trafic de drogue : une manière de gouverner

25 mars 2020

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Des guerres de l’opium du XIXe siècle à la sanglante dérive du Mexique des cartels, la série documentaire "Histoire du trafic de drogue" révèle en trois volets vertigineux la géopolitique occulte des stupéfiants. Entretien avec sa coréalisatrice, Julie Lerat.

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Comment avez-vous approché ce très vaste sujet, puis mené l’enquête ?

Julie Lerat : Avec le coréalisateur Christophe Bouquet, nous sommes partis de sa série documen-taire Mafia et République qui, déjà, racontait comment les services secrets français avaient utilisé le trafic de drogue pendant la guerre d’Indochine. Nous avons eu envie de continuer à suivre ce fil. Il nous est apparu très vite que cette histoire ne pouvait être que mondiale. Or, nous nous sommes rendu compte qu’elle n’avait pas encore été racontée en tant que telle. Il existe un nombre restreint de spécialistes qui connaissent très précisément un aspect de la question ou une zone géographique. Nous avons construit cette fresque historique en lisant beaucoup puis en les interviewant longuement. Ce sujet, par nature occulte, suscite énormément de fantasmes et de rumeurs, une quasi-mythologie. Il a fallu creuser, vérifier, revérifier... Cela tenait parfois du puits sans fond.

 

Comment avez-vous déterminé les lieux de tournage ?

Julie Lerat : Le Mexique était incontournable, car c’est le pays qui paie aujourd’hui le plus lourd tribut au trafic de drogue. En l’espace de vingt-quatre heures à Acapulco, devenu l’un des points les plus chauds en la matière, nous avons vu les chefs de la police locale se faire arrêter et avons assisté à l’exhumation d’un corps. La Colombie, elle aussi, était un passage obligé : on ne peut pas raconter cette histoire sans aller à Medellín. Pour les zones de conflit, en Colombie et en Afghanistan, nous avons travaillé avec des journalistes de confiance, qui ont une très bonne connaissance du terrain. Nous avons fait un passage dans le Triangle d’or, entre la Birmanie et la Thaïlande, mais nous avons aussi puisé dans les archives extraordinaires tournées dans les années 1960 et 1970 par le journaliste britannique Adrian Cowell dans l’intimité de Khun Sa, l’un des quatre barons [avec le Colombien Pablo Escobar, l’Italien Totò Riina et le Mexicain Felix Gallardo, NDLR], au centre du deuxième épisode.

 

Avez-vous découvert des faits inédits ?

Julie Lerat : Il n’y a pas de véritables scoops, mais beaucoup d’épisodes historiques restés méconnus du grand public. Ce qui est inédit, c’est leur synthèse : nous ramassons deux cents ans d’histoire en nous intéressant aux rapports entre les États, les drogues et es trafiquants, pour mettre en lumière des logiques qui vont bien plus loin que la simple corruption. Ce que nous avons essayé de montrer, c’est que les drogues sont un instrument de pouvoir aux mains non seulement des trafiquants, mais aussi des dirigeants. Elles sont addictives, leur demande ne tarit jamais, et elles rapportent énormément d’argent. C’est une manne financière qui a servi bien des causes, en particulier des intérêts d’État.

 

Cela tient-il aussi à la prohibition ?

Julie Lerat : Oui, car l’interdit maximise le profit, et crée des zones grises. Cela a permis aux États de s’en servir de diverses manières. Au Mexique, le trafic a fait partie intégrante du système politique. Il a même constitué pendant des années l’un des socles du pouvoir, qui en a fait une manière de gouverner. En pleine guerre froide et au moment de la décolonisation, on a vu les services secrets français et américains encourager le trafic d’opium au Laos dans des buts politiques différents, mais en s’appuyant sur les mêmes tribus. Avec toujours un même effet boomerang : le trafic finit tôt ou tard par causer des ravages au sein même du pays qui a cherché à en tirer profit.

 

Vous montrez aussi que la politique répressive des États, officielle celle-là, n’a jamais fonctionné...

Julie Lerat : On ne peut pas interdire la circulation des drogues dans un système où l’on encourage celle de tous les autres biens. Le trafic va de pair avec le libre-échange. Mais pour les États, les drogues sont un enjeu de santé publique, et pour nos sociétés, c’est une question morale : on condamne l’addiction, le plaisir, et on stigmatise les consommateurs. On continue donc d’investir la quasi-totalité des ressources dans une répression inefficace, au détriment de la prévention. La question se réduit en général à une alternative entre interdiction et légalisation, alors que selon les cultures et les produits, il serait possible de réguler le commerce et l’usage des drogues.

 

Propos recueillis par Irène Berelowitch