Le vénérable W. - Le bien, le mal et le cinéaste

31 mars 2021

- ARTICLE

Alors que le coup d’État militaire du 1er février ébranle à nouveau le Myanmar, retour avec Barbet Schroeder sur son film Le vénérable W., portrait d’un moine ultranationaliste prêchant la haine des musulmans.

Image illustrating article Le vénérable W. - Le bien, le mal et le cinéaste

Le moine Wirathu, votre “vénérable W.”, joue-t-il un rôle aujourd’hui dans les événements au Myanmar ?

Barbet Schroeder : Je suis certain qu’il est l’allié des militaires, mais personne n’a réussi à le prouver. Cinq jours avant les élections générales du 8 novembre dernier, il s’est subitement constitué prisonnier, alors qu’il se cachait depuis un an en raison d’un mandat d’arrêt émis contre lui. Pourquoi ? Cela reste obscur. Quant au général Min Aung Hlaing, humilié par son score ridicule de moins de 10 % des voix, il n’a pas imaginé meilleure solution qu’un coup d’État. Ce qui me fascine, entre autres, c’est qu’une certaine naïveté caractérise les deux principaux acteurs du drame : alors que le général s’est persuadé qu’il saurait manipuler les électeurs, Aung San Suu Kyi a cru pouvoir le manipuler, lui.

 

Quatre ans avant les manifestations monstres pour la démocratie, vous filmiez des foules reprenant des slogans haineux…

Barbet Schroeder : Il ne s’agit pas des mêmes, mais je n’ai pas d’illusion sur le fait qu’une majorité de Birmans considèrent, au mieux, que les Rohingya constituent des éléments étrangers à la nation, au pire, que les crimes perpétrés contre eux étaient justifiés. C’est d’ailleurs pourquoi Aung San Suu Kyi, quand les massacres à grande échelle ont commencé, en 2017, a jugé que les dénoncer signerait son arrêt de mort politique. Elle a sacrifié son image internationale en s’employant à nier l’évidence.

 

Avec Wirathu se clôt votre “trilogie du mal”. En avez-vous fini avec le sujet ?

Barbet Schroeder : Le point commun entre ces trois films [avec Général Idi Amin Dada : autoportrait, 1974, et L’avocat de la terreur, 2007, consacré à Jacques Vergès, NDLR], c’est l’extrême intelligence et la complexité de ceux qui en sont les héros, et leur jouissance du pouvoir. J’ai tendance à considérer, d’ailleurs, que n’importe quel pouvoir constitue déjà le début du mal. Que ce soit une trilogie relève en partie du hasard. Si j’avais pu réaliser tous les documentaires que j’avais en projet, j’aurais ajouté quelques personnages maléfiques à  ma liste, dont Isabelita Perón et l’ensemble des chefs khmers rouges. La seule certitude, c’est que je n’ai aucune intention d’entamer une trilogie du bien.

 

Qu’éprouviez-vous, en filmant Wirathu ?

Barbet Schroeder : En tant que cinéaste, je ne suis pas là pour juger, je cherche avant tout à saisir la vérité d’un individu. Au départ, je voulais comprendre comment le bouddhisme, cette religion qui prône l’amour et le respect de tous les êtres, avait pu donner naissance à ce commerce de haine. Avec Wirathu, je me suis retrouvé face à  un phénomène devenu mondial : le nouveau populisme, incarné aussi par Trump et ses millions d’électeurs. La xénophobie et le nationalisme, alliés au mensonge, se répandent partout. Qui aurait cru, il y a encore une décennie, que l’ignorance et la désinformation feraient de tels progrès ? Cela me fait peur, oui, mais je dois dire aussi que cela suscite ma curiosité.

 

Propos recueillis par Irène Berelowitch