"Les Héritières" - Une place à soi

8 juin 2021

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Au lycée Henri-IV, à Paris, Sanou va épauler Khady, une élève de son ancien collège de Seine-Saint-Denis. À travers une belle histoire de sororité, la fiction "Les héritières" s’interroge sur l’égalité des chances. Entretien avec les scénaristes, Laure-Élisabeth Bourdaud et Johanna Goldschmidt

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Comment est née cette fiction ?

Laure-Élisabeth Bourdaud :L’idée a germé en 2017 à la suite d’une discussion avec une amie conseillère principale d’éducation (CPE) dans un collège classé en réseau d’éducation prioritaire, comme celui que l’on voit dans Les héritières. Elle nous avait raconté qu’une de ses anciennes élèves, aujourd’hui en seconde au lycée Louis-le-Grand à Paris, venait régulièrement lui rendre visite pour lui donner de ses nouvelles. Lors d’un de leurs échanges, notre amie CPE l’avait informée qu’une autre élève s’apprêtait à rejoindre une filière d’excellence. Une semaine plus tard, l’adolescente était venue la voir pour lui donner une liste de livres qui pourrait l’aider à préparer sa rentrée.

Johanna Goldschmidt : Son geste généreux nous a touchées. C’était une manière de lui transmettre les codes déjà acquis par les élèves des classes favorisées. Peut-être aurait-elle aimé que d’autres aient eu la même démarche vis-à-vis d’elle. Très vite, nous avons eu envie d’écrire à partir de cette anecdote. Nous avons imaginé l’histoire de Sanou et Khady, deux adolescentes issues de milieux modestes vivant à la Plaine Saint-Denis, et dont les personnalités semblent opposées.

 

Qu’est-ce qui différencie les deux personnages ?

Laure-Élisabeth Bourdaud : Sanou, 15 ans, fait son entrée en seconde au lycée Henri-IV, à Paris. C’est une jeune fille plutôt introvertie et réfléchie, avec un projet professionnel déjà bien défini : devenir ingénieure. Pour atteindre cet objectif, elle sait qu’elle doit réussir de bonnes études et intégrer un lycée prestigieux, quitte à faire des sacrifices.

Johanna Goldschmidt : En troisième dans l’ancien collège de Sanou, Khady est plus extravertie et impulsive. Son chemin n’est pas encore tracé. Excellente élève, elle préfère passer son temps libre à danser avec ses amies qui ont parfois des fréquentations douteuses. Consciente du potentiel de la jeune fille, sa CPE souhaite la pousser à suivre la même voie que Sanou, et met en place un dispositif de tutorat entre les deux adolescentes.

 

Pourquoi avez-vous voulu mettre l’accent sur la solidarité féminine ?

Laure-Élisabeth Bourdaud . : C’est venu assez naturellement. Nous avions envie de tordre le cou au stéréotype selon lequel les filles sont en rivalité permanente, et montrer qu’elles peuvent aussi déployer des stratégies d’entraide, y compris dans l’adversité.

Johanna Goldschmidt : Au lycée Henri-IV, Sanou doit redoubler d’efforts pour acquérir de nouveaux savoirs et s’acclimater à un nouvel environnement. Plusieurs personnages féminins, notamment sa mère, sa tante, ses sœurs, ou encore sa CPE, vont jouer un rôle important dans sa trajectoire. Elles vont la soutenir et la pousser à se dépasser. Vous abordez le sujet de la reproduction des inégalités sociales au sein de l’école.

 

Quelles ont été vos sources d’inspiration pour aborder ce thème ?

Laure-Élisabeth Bourdaud : Le titre s’inspire directement de celui du livre de Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron, Les héritiers – Les étudiants et la culture, paru en 1964. Nous avons emprunté plusieurs théories développées dans cet ouvrage. Nous avions également envie de parler d’une réalité sociologique : celle du transfuge de classe – un individu qui connaît un changement de milieu social au cours de sa vie. Nous nous sommes nourries des écrits du philosophe et sociologue Didier Eribon mais aussi d’auteurs comme Annie Ernaux, Édouard Louis ou encore Jack London, dont le roman Martin Eden fait l’objet d’un exposé par Sanou au cours du film.

Johanna Goldschmidt : C’est un mélange de références littéraires mais aussi de témoignages d’anonymes. Avant d’être scénaristes, nous étions toutes deux journalistes. Nous avons gardé quelques réflexes, notamment celui de croiser nos sources. Pour Les héritières, nous avons par exemple épluché les forums des lycées Louis-le-Grand et Henri-IV. Nous avons ainsi nourri la séquence de la rentrée des classes de ce que les adolescents avaient pu raconter avant ou après leur arrivée dans ces établissements. Au contact d’un nouveau milieu social, Sanou évolue.

 

Quel regard porte sa famille sur sa transformation ?

Laure-Élisabeth Bourdaud : Son père n’a jamais vu d’un bon œil le fait qu’elle s’éloigne de sa famille, contrairement à ses sœurs et sa mère qui l’ont encouragée à poursuivre ses études à Paris. Toutefois, elles ne s’attendaient pas à ce qu’une telle distance s’installe, et peuvent parfois lui le reprocher.

Johanna Goldschmidt : C’est toute la problématique des transfuges de classe. Sanou doit en permanence prouver sa double appartenance : à son milieu d’extraction, en lui témoignant son respect, et à son milieu d’accueil, en montrant qu’elle en est digne.

 

Propos recueillis par Hélène Porret