Les Inrockuptibles - Serge Kaganski: Dans la vie

3 juin 2017

- REVIEW

" Philippe Faucon a, dans ses divers films, cette qualité de pouvoir parler sans détour de l’immigration, du racisme, de la guerre d’Algérie, avec des points de vue forts, intelligents, mais sans jamais élever la voix. Dans le contexte de notre France crispée, c’est assez admirable. Avec Dans la vie (...), Faucon pointe son scalpel et son microscope sur les relations entre Juifs et Arabes français (...)

Il y a chez Faucon comme une transparence didactique, une aisance à éditorialiser tout en faisant du cinéma, une capacité à transmettre du sens sans rien lâcher sur la stylisation. Chaque scène de Dans la vie dit quelque chose, porte un message, tout en restant une situation de fiction qui vaut pour elle-même et qui s’inscrit dans un récit. Bien que porteur d’un “vouloir-dire”, Philippe Faucon demeure indiscutablement un cinéaste, et on peut en énumérer les signes. La simplicité de cadrage, l’économie des mouvements de caméra, l’absence totale de frime et d’effet. La faculté d’aller toujours à l’essentiel, dans le détail et dans le tout. De dépouiller le récit, le montage, les plans, de tout ce qui est inutile, de toute surcharge. Le jeu des acteurs, à mi-chemin entre le naturalisme et la présence pure, le vérisme et le jeu “blanc” à la Robert Bresson. Un sens de l’altérité qui ne se limite pas aux barrières ethniques ou religieuses mais passe aussi par le handicap : les moments où Faucon filme tout le poids du corps inerte d’Esther (le poids de l’amer et de la mère), sorte de baleine humaine, sont parmi les plus forts et originaux du film. Il y a chez Philippe Faucon un sens de la ligne claire, de l’évidence et de l’épure (...)

Le cinéaste a également sa façon de refuser aussi bien la stigmatisation que l’angélisme, de se méfier des généralités ou du manichéisme à la Loach, de toujours injecter de la complexité, de la dialectique, de l’ouverture dans ses tableaux, de brosser toutes les nuances de gris plutôt que de la dichotomie noire et blanche.

Par exemple, si le mouvement du film tend à un rapprochement entre Esther et Halima, Faucon place aussi une scène de dispute entre les deux femmes où pleuvent les insultes et dérapages racistes. Si Faucon filme avec attention et respect les corps et visages arabes, les rituels religieux (belle photo de Laurent Fénart), il montre aussi sans prendre de gants leur antisémitisme plus ou moins latent. De même que sont incluses les tensions parcourant chaque communauté, (...) Sur un sujet potentiellement polémique, Dans la vie est un film simple et complexe, ambitieux et modeste, qui n’esquive aucune zone conflictuelle mais les fouille avec aménité, tact et courage. De ses paradoxes naît sa beauté.  

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" Philippe Faucon a, dans ses divers films, cette qualité de pouvoir parler sans détour de l’immigration, du racisme, de la guerre d’Algérie, avec des points de vue forts, intelligents, mais sans jamais élever la voix. Dans le contexte de notre France crispée, c’est assez admirable. Avec Dans la vie (...), Faucon pointe son scalpel et son microscope sur les relations entre Juifs et Arabes français (...)

Il y a chez Faucon comme une transparence didactique, une aisance à éditorialiser tout en faisant du cinéma, une capacité à transmettre du sens sans rien lâcher sur la stylisation. Chaque scène de Dans la vie dit quelque chose, porte un message, tout en restant une situation de fiction qui vaut pour elle-même et qui s’inscrit dans un récit. Bien que porteur d’un “vouloir-dire”, Philippe Faucon demeure indiscutablement un cinéaste, et on peut en énumérer les signes. La simplicité de cadrage, l’économie des mouvements de caméra, l’absence totale de frime et d’effet. La faculté d’aller toujours à l’essentiel, dans le détail et dans le tout. De dépouiller le récit, le montage, les plans, de tout ce qui est inutile, de toute surcharge. Le jeu des acteurs, à mi-chemin entre le naturalisme et la présence pure, le vérisme et le jeu “blanc” à la Robert Bresson. Un sens de l’altérité qui ne se limite pas aux barrières ethniques ou religieuses mais passe aussi par le handicap : les moments où Faucon filme tout le poids du corps inerte d’Esther (le poids de l’amer et de la mère), sorte de baleine humaine, sont parmi les plus forts et originaux du film. Il y a chez Philippe Faucon un sens de la ligne claire, de l’évidence et de l’épure (...)

Le cinéaste a également sa façon de refuser aussi bien la stigmatisation que l’angélisme, de se méfier des généralités ou du manichéisme à la Loach, de toujours injecter de la complexité, de la dialectique, de l’ouverture dans ses tableaux, de brosser toutes les nuances de gris plutôt que de la dichotomie noire et blanche.

Par exemple, si le mouvement du film tend à un rapprochement entre Esther et Halima, Faucon place aussi une scène de dispute entre les deux femmes où pleuvent les insultes et dérapages racistes. Si Faucon filme avec attention et respect les corps et visages arabes, les rituels religieux (belle photo de Laurent Fénart), il montre aussi sans prendre de gants leur antisémitisme plus ou moins latent. De même que sont incluses les tensions parcourant chaque communauté, (...) Sur un sujet potentiellement polémique, Dans la vie est un film simple et complexe, ambitieux et modeste, qui n’esquive aucune zone conflictuelle mais les fouille avec aménité, tact et courage. De ses paradoxes naît sa beauté.  

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