Les Inrockuptibles - Serge Kaganski: La Rencontre

3 juin 2017

- REVIEW

" Si c'était un livre, ce serait un journal intime, écrit à quatre mains. Les deux voix d'un couple tressant les fils miniaturistes de leur histoire à partir des micro-événements et petits objets de leur quotidien. On serait sur le fil du rasoir de l'intimité, à la frontière subjective et délicate entre, comme disent les juristes, ce qui relève de la sphère privée et ce qui relève de la sphère publique. Cela donnerait le genre de dialogue suivant (cité de mémoire) : "Oh ! Un petit oiseau mort. Je le mets dans sa boîboîte." "Ça, c'est une pierre que tu m'avais offerte pour mon anniversaire"... le tout énoncé avec un ton gagateux et sur fond d'idéologie poisseuse style "les petits bonheurs simples de la vie". On est loin des prises de risques d'une Sophie Calle, plus proche de l'univers d'un collectionneur de timbres. Seul instant de dérapage où l'on quitte les confessions gnangnan pour se confronter à la violence de l'intime, un échange où l'homme commente les talents pétomanes de sa compagne. Là, malaise : on aurait envie de se boucher les oreilles, de fuir la salle à toutes jambes ; nul film de Lynch n'aura réussi à nous mettre en position aussi inconfortable que cette mini-séquence gastrique. Une petite crête dans un océan de mignardises, de quant-à-soi amoureux étriqué.

Si c'était une peinture (ou une photo), ce serait une nature morte. Suivant une ligne esthétique du rétrécissement, le caméscopeur a filmé les détails de son proche environnement : pieds, mollets, épaules de sa compagne, bijoux, poisson, bibelots, serrures, fenêtres... La conjonction de l'image vidéo et du gros plan a pour effet de brouiller les repères. On n'identifie pas toujours du premier coup ce qui est filmé : une tête de poisson ressemble d'abord à un vague bijou, les nervures d'une feuille morte sont prises pour la musculature d'un dos humain. Et là, est-ce sur une cheville, un repli de hanche ou un segment de clavicule que le filmeur a collé son caméscope ? La succession de gros plans et d'inserts finit par fondre le minéral, le végétal et l'humain dans une même pâte abstraite. Ces illusions d'optique, ces accidents de perception, cette hypothèse de l'abstraction figurent la vraie réussite de La Rencontre. Même si tout cela est plutôt de l'ordre de la photo ou de la peinture que du cinéma.

Si c'était un geste, une prise de position (économique, esthétique, politique), ce serait (par exemple) un chanteur indé qui diffuserait sa demo 4-pistes au porte-à-porte chez les disquaires. Au départ, La Rencontre est un home-movie, un enregistrement au caméscope à usage strictement domestique. Puis Alain Cavalier décide que cette histoire peut être partagée avec un public. Mais toute la chaîne de distribution doit être conforme à l'éthique de fabrication, donc rester artisanale. Pour le transfert sur le support cinéma, Cavalier passe la vidéo sur sa télé et filme le petit écran en 35 mm. Un accord est passé avec le Saint-André-des-Arts : le film sera diffusé dans une salle unique, à raison de deux séances par jour, mais pour une période d'un an, ou plus si affinités ­ un pari sur la singularité et la durée tout à fait à l'opposé des pratiques économiques courantes en matière de cinéma. Le but étant d'éliminer au maximum les intermédiaires entre l'œil du cinéaste et l'œil du public.

Si c'était un film, ce serait La Rencontre d'Alain Cavalier, œuvrette singulière au propos horripilant à force de mièvrerie et d'exhibitionnisme étriqué, mais formellement intéressante par sa tentation de l'abstraction. Quant au geste gouvernant la création et la diffusion du film, il mérite d'être salué bien bas par son souci d'instaurer un rapport différent entre le cinéma, le cinéaste et le spectateur."

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" Si c'était un livre, ce serait un journal intime, écrit à quatre mains. Les deux voix d'un couple tressant les fils miniaturistes de leur histoire à partir des micro-événements et petits objets de leur quotidien. On serait sur le fil du rasoir de l'intimité, à la frontière subjective et délicate entre, comme disent les juristes, ce qui relève de la sphère privée et ce qui relève de la sphère publique. Cela donnerait le genre de dialogue suivant (cité de mémoire) : "Oh ! Un petit oiseau mort. Je le mets dans sa boîboîte." "Ça, c'est une pierre que tu m'avais offerte pour mon anniversaire"... le tout énoncé avec un ton gagateux et sur fond d'idéologie poisseuse style "les petits bonheurs simples de la vie". On est loin des prises de risques d'une Sophie Calle, plus proche de l'univers d'un collectionneur de timbres. Seul instant de dérapage où l'on quitte les confessions gnangnan pour se confronter à la violence de l'intime, un échange où l'homme commente les talents pétomanes de sa compagne. Là, malaise : on aurait envie de se boucher les oreilles, de fuir la salle à toutes jambes ; nul film de Lynch n'aura réussi à nous mettre en position aussi inconfortable que cette mini-séquence gastrique. Une petite crête dans un océan de mignardises, de quant-à-soi amoureux étriqué.

Si c'était une peinture (ou une photo), ce serait une nature morte. Suivant une ligne esthétique du rétrécissement, le caméscopeur a filmé les détails de son proche environnement : pieds, mollets, épaules de sa compagne, bijoux, poisson, bibelots, serrures, fenêtres... La conjonction de l'image vidéo et du gros plan a pour effet de brouiller les repères. On n'identifie pas toujours du premier coup ce qui est filmé : une tête de poisson ressemble d'abord à un vague bijou, les nervures d'une feuille morte sont prises pour la musculature d'un dos humain. Et là, est-ce sur une cheville, un repli de hanche ou un segment de clavicule que le filmeur a collé son caméscope ? La succession de gros plans et d'inserts finit par fondre le minéral, le végétal et l'humain dans une même pâte abstraite. Ces illusions d'optique, ces accidents de perception, cette hypothèse de l'abstraction figurent la vraie réussite de La Rencontre. Même si tout cela est plutôt de l'ordre de la photo ou de la peinture que du cinéma.

Si c'était un geste, une prise de position (économique, esthétique, politique), ce serait (par exemple) un chanteur indé qui diffuserait sa demo 4-pistes au porte-à-porte chez les disquaires. Au départ, La Rencontre est un home-movie, un enregistrement au caméscope à usage strictement domestique. Puis Alain Cavalier décide que cette histoire peut être partagée avec un public. Mais toute la chaîne de distribution doit être conforme à l'éthique de fabrication, donc rester artisanale. Pour le transfert sur le support cinéma, Cavalier passe la vidéo sur sa télé et filme le petit écran en 35 mm. Un accord est passé avec le Saint-André-des-Arts : le film sera diffusé dans une salle unique, à raison de deux séances par jour, mais pour une période d'un an, ou plus si affinités ­ un pari sur la singularité et la durée tout à fait à l'opposé des pratiques économiques courantes en matière de cinéma. Le but étant d'éliminer au maximum les intermédiaires entre l'œil du cinéaste et l'œil du public.

Si c'était un film, ce serait La Rencontre d'Alain Cavalier, œuvrette singulière au propos horripilant à force de mièvrerie et d'exhibitionnisme étriqué, mais formellement intéressante par sa tentation de l'abstraction. Quant au geste gouvernant la création et la diffusion du film, il mérite d'être salué bien bas par son souci d'instaurer un rapport différent entre le cinéma, le cinéaste et le spectateur."