Libération - Philippe Azoury: Le Premier venu

3 juin 2017

- REVIEW

" ... Une heure et demie donc, c'est le temps qu'il aura fallu à Doillon pour épuiser une à une quelques fausses pistes soigneusement aménagées. Surtout celle du triangle amoureux versant grave, marque de fabrique du cinéaste : sur un quai de gare, une fille androgyne (Clémentine Beaugrand, révélation du film) - dont quelques intonations de voix et attributs vestimentaires (chemises blanches de garçon, parka, coiffure très étudiante en UV d'arts plastiques) trahissent la citadine éduquée - tente de retenir un garçon sauvage avec qui elle a passé la nuit. Du coin de l'oeil, un autre garçon (Guillaume Saurrel, un des meilleurs jeunes acteurs français) déjà la regarde ; qu'il soit flic ne l'empêche pas moins d'être homme, c'est-à-dire pris d'une envie de filature toute personnelle.

Si nous en doutions, nous sommes bien en Doillonland, cette région sensible du cinéma hexagonal où, dans une chambre, une fille hésite toujours entre deux garçons (l'inverse est aussi vrai). Lorsqu'après une heure de triangulations acérées et autres marivaudages badins, l'un des trois héros, connu des services de police cinéphiles pour avoir été, en 1990, un stupéfiant Petit Criminel (c'est Gérald Thomassin, ce néo-Dewaere des cités, fracassé et impressionnant), prend le volant d'une bagnole qui ne lui appartient pas pour braquer la villa d'un promoteur immobilier libidineux, on commence à sentir que tout ça prend la tangente, fugue sans crier gare en direction d'une autre voie (plus urgente, moins garage), du côté du fait divers. Comme si Doillon avait une envie pressante de changer de film, de s'essayer à un mode de fonctionnement différent.

Celui qui se disait, dans ses dernières interviews, fatigué, lassé, trouve donc encore l'envie de s'embarquer dans un numéro de haute voltige, où la moindre variation pourrait bousculer de fond en comble l'équilibre très château de cartes de l'ensemble. Le Premier Venu n'a pourtant pas encore révélé sa vraie nature, qui ne prendra sens que dans un marais salin, une mare aux canards, un théâtre enlisé où, loin des conventions sociales, les corps se rient du grand écart dans lequel ils sont pris. Tout ça n'était que farce ? Non. Mais une comédie, oui. Au sens où, déjà depuis cinquante ans, quelqu'un comme Rohmer l'entend. Un horizon que Doillon a toujours voulu approcher (jusqu'à en faire le titre d'un film, en 1987), mais dans lequel il ne s'était jamais senti aussi ouvertement à son aise.

Le Premier Venu porte en lui la jubilation malicieuse du cinéaste de pousser les choses jusqu'au risque qu'elles se cassent la gueule. Le Premier Venu nous apprend que dans ce bon vieux Bescherelle, où se forment à la source les élémentaires de la langue et les maux qui en découleront, le verbe «se méfier» vient avant «aimer» et «être aimé». On aurait tort de se méfier de Doillon, c'est un cinéaste généreux. Et l'on aurait beau jeu à l'aimer, lui qui croit toujours qu'il lui est difficile de se faire aimer."

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" ... Une heure et demie donc, c'est le temps qu'il aura fallu à Doillon pour épuiser une à une quelques fausses pistes soigneusement aménagées. Surtout celle du triangle amoureux versant grave, marque de fabrique du cinéaste : sur un quai de gare, une fille androgyne (Clémentine Beaugrand, révélation du film) - dont quelques intonations de voix et attributs vestimentaires (chemises blanches de garçon, parka, coiffure très étudiante en UV d'arts plastiques) trahissent la citadine éduquée - tente de retenir un garçon sauvage avec qui elle a passé la nuit. Du coin de l'oeil, un autre garçon (Guillaume Saurrel, un des meilleurs jeunes acteurs français) déjà la regarde ; qu'il soit flic ne l'empêche pas moins d'être homme, c'est-à-dire pris d'une envie de filature toute personnelle.

Si nous en doutions, nous sommes bien en Doillonland, cette région sensible du cinéma hexagonal où, dans une chambre, une fille hésite toujours entre deux garçons (l'inverse est aussi vrai). Lorsqu'après une heure de triangulations acérées et autres marivaudages badins, l'un des trois héros, connu des services de police cinéphiles pour avoir été, en 1990, un stupéfiant Petit Criminel (c'est Gérald Thomassin, ce néo-Dewaere des cités, fracassé et impressionnant), prend le volant d'une bagnole qui ne lui appartient pas pour braquer la villa d'un promoteur immobilier libidineux, on commence à sentir que tout ça prend la tangente, fugue sans crier gare en direction d'une autre voie (plus urgente, moins garage), du côté du fait divers. Comme si Doillon avait une envie pressante de changer de film, de s'essayer à un mode de fonctionnement différent.

Celui qui se disait, dans ses dernières interviews, fatigué, lassé, trouve donc encore l'envie de s'embarquer dans un numéro de haute voltige, où la moindre variation pourrait bousculer de fond en comble l'équilibre très château de cartes de l'ensemble. Le Premier Venu n'a pourtant pas encore révélé sa vraie nature, qui ne prendra sens que dans un marais salin, une mare aux canards, un théâtre enlisé où, loin des conventions sociales, les corps se rient du grand écart dans lequel ils sont pris. Tout ça n'était que farce ? Non. Mais une comédie, oui. Au sens où, déjà depuis cinquante ans, quelqu'un comme Rohmer l'entend. Un horizon que Doillon a toujours voulu approcher (jusqu'à en faire le titre d'un film, en 1987), mais dans lequel il ne s'était jamais senti aussi ouvertement à son aise.

Le Premier Venu porte en lui la jubilation malicieuse du cinéaste de pousser les choses jusqu'au risque qu'elles se cassent la gueule. Le Premier Venu nous apprend que dans ce bon vieux Bescherelle, où se forment à la source les élémentaires de la langue et les maux qui en découleront, le verbe «se méfier» vient avant «aimer» et «être aimé». On aurait tort de se méfier de Doillon, c'est un cinéaste généreux. Et l'on aurait beau jeu à l'aimer, lui qui croit toujours qu'il lui est difficile de se faire aimer."

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