L’ombre des femmes

27 janvier 2020

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La gent féminine, à commencer par son épouse Alma, joua un rôle fondamental dans l’œuvre du maître du suspense. Entretien avec Laurent Herbiet, réalisateur d’un portrait d’Alfred Hitchcock , vu par le prisme de cette influence.

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Pourquoi avoir choisi d’évoquer l’œuvre d’Hitchcock à travers sa relation avec son épouse Alma Reville ?

Laurent Herbiet : J’avais lu une remarquable biographie d’Alfred Hitchcock écrite par Patrick McGilligan*, à qui j’ai proposé d’être le coauteur du documentaire. Le rôle d’Alma Reville y était mis en exergue de belle manière. Hitchcock lui-même n’a cessé de répéter que, sans sa femme, ses films n’auraient pas existé. Elle a fortement contribué à nombre de ses chefs-d’œuvre, quand elle ne les a pas directement écrits. Ce n’était pas une muse, mais une technicienne chevronnée, une monteuse et une scénariste en vue au début de leur carrière commune en Angleterre. À une autre époque, elle serait probablement devenue une grande réalisatrice. Alma est toujours restée la première spectatrice d’Hitchcock, celle dont l’opinion comptait le plus.

 

Votre film s’ouvre avec Grace Kelly, l’actrice fétiche d’Hitchcock…

Laurent Herbiet : Hitchcock s’est beaucoup plaint de ne plus pouvoir travailler avec Grace Kelly, avec laquelle il s’entendait à merveille. Elle était réceptive à son humour un peu particulier, à ses blagues parfois salaces. Patrick McGilligan l’explique aussi par le fait que Grace Kelly, tout comme Hitchcock, avait grandi dans la religion catholique, alors que des comédiennes comme Kim Novak ou Tippi Hedren venaient d’un tout autre milieu. Le cinéaste avait hérité de son enfance londonienne cet humour cockney, à la fois très anglais et graveleux, ainsi que le souvenir d’une éducation rigoureuse chez les jésuites, deux éléments qui influencèrent beaucoup ses films. On note par ailleurs dans les archives qu’Hitchcock se montrait parfois immature avec les femmes sur les plateaux de tournage, défaillance qu’Alma devait sans doute juguler.

 

Vous revenez aussi sur l’emprise exercée par le cinéaste sur Tippi Hedren.

Laurent Herbiet : Il était important, dans le contexte actuel, d’évoquer la polémique sur ses relations avec Tippi Hedren lors du tournage des Oiseaux et de Pas de printemps pour Marnie, et de la resituer dans son époque. Il s’agit d’un créateur qui tombe amoureux de sa créature : “Il a créé une Tippi Hedren qui n’était pas moi”, a affirmé l’actrice. De plus, comme le rappelle la scénariste de Marnie, Jay Presson Allen, Hitchcock était las des comédiens réclamant motivations et explications. Il voulait une star à lui. Son attitude n’en est pas moins inacceptable. Tippi Hedren a su faire la différence entre l’homme et l’œuvre avec beaucoup d’intelligence et était présente à son enterrement.

 

Propos recueillis par Marie Gérard

 

* Alfred Hitchcock – Une vie d’ombres et de lumière (Institut Lumière/Actes Sud, 2011).