Michel Leclerc : "J'adore les obsessionnels qui emmerdent leur entourage avec leurs idées fixes !"

28 février 2011

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De Woody Allen à Jacques Tati, "le rapport compliqué aux objets est une constante des personnages comiques, une composante essentielle du burlesque" explique le réalisateur qui signe avec "J'invente rien" une comédie drôle et tendre.

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Quel a été le point de départ du film ?Je m'étais intéressé, il y a quelques années, au parcours d'un type d'une soixantaine d'années qui avait inventé l'humidificateur de papier toilette et qui s'était présenté au concours Lépine ! Ce qui m'avait frappé, c'était le décalage entre l'aspect dérisoire de son invention et la manière dont il prenait son projet très au sérieux : il était allé jusqu'à hypothéquer sa maison pour le faire breveter ! Je m'étais alors dit que cela ferait un formidable sujet de comédie.

Peut-on dire qu'il s'agit d'une comédie d'amour ?Paul et Mathilde s'aiment du début à la fin du film, ce ne sont que les circonstances qui les sépareront. Ils forment un couple iconoclaste, imperméable au jugement des autres, libre et heureux de l'être. Chez eux les genres sont plutôt inversés. C'est elle qui a la tête sur les épaules, qui tient les cordons de la bourse, qui bricole, qui pisse par terre, qui fait dans le coup de poing … C'est lui la petite chose fragile, délicate et pudique. Le temps du film est celui qu'il leur faudra pour s'accepter tels qu'ils sont, c'est-à-dire tordus. L'histoire d'amour de Paul et Mathilde est aussi à rapprocher du thème de l’invention : pour que l'amour dure, ne faut-il pas inventer tous ces petits rituels plus ou moins clandestins qui servent à maintenir la flamme ?

Vos personnages semblent fascinés par les objets du quotidien…Je trouve que le rapport aux objets est une bonne manière de caractériser un personnage : selon qu'il manipule bien un ustensile ou qu'il a une vision hostile des objets qui l'entourent, cela en dit long sur l'individu en question. Il faut dire aussi que j'adore les personnages obsessionnels, totalement intègres dans leur démarche, mais qui emmerdent leur entourage avec leurs idées fixes !

Le film comporte une vraie dimension burlesque.J’espère ! Le rapport compliqué aux objets est une constante des personnages comiques, une composante essentielle du burlesque. Je pense notamment à Woody Allen dans Annie Hall, à Jacques Tati dans Mon Oncle ou à Charlot qui sont en butte aux objets ou qui les détournent de leur fonction habituelle. J'aime aussi que la poésie naisse des situations les plus banales ou les plus quotidiennes, comme dans la scène du tapis de barrage… La poignette, l’objet simplissime que Paul invente dans le film – du moins le croit-il - apparaît comme une métaphore de la création. Comme d’autres rêvent de devenir célèbre parce qu’ils chantent juste ou parce qu’ils font un film, Paul est persuadé que cette petite idée va bouleverser sa vie, que ce dérisoire petit bout de bois va lui procurer enfin la reconnaissance de la société et celle de sa compagne. Mais c’est un mauvais calcul, et s’il doit y avoir une morale au film, c’est que le plaisir doit être dans la fabrication et non dans la reconnaissance qu’on en attend.

Le film est aussi empreint d'un certain réalisme poétique.Je dois dire que j'adore les films de Carné-Prévert. Ce que j'aime dans le quartier de Ménilmontant où j'ai tourné J'invente rien et dans lequel je vis depuis vingt ans, c'est qu'il me semble être un lieu d'équilibre assez harmonieux. Un quartier où le mélange est encore - plus pour longtemps - une réalité, mélange des catégories sociales, mélange des cultures, mélange des architectures. Le film est ancré dans ce quartier là, entre la porte de Bagnolet et la rue de Ménilmontant… un peu comme Chacun cherche son chat de Klapisch était ancré dans le onzième arrondissement.

Le personnage de Kad possède un petit côté anar dans son refus de la société, du travail, des tâches ménagères…Oui, Paul est ce que je pourrais appeler un "redresseur de torts du minuscule." Cela vient aussi de son désoeuvrement. Il fait partie de cette génération qui a fait des études supérieures, mais qui n'a pas un statut social correspondant à ses attentes. Du coup, il refuse toutes les propositions d'emploi qu'on peut lui faire, puisqu'il estime qu'elles ne sont jamais à la hauteur de ses compétences. Il préfère échafauder des théories sur la vie plutôt que de s'y confronter. Dans ce sens-là, il me fait penser à un enfant qui refuse de mettre le nez dehors. Mais c'est aussi ce que Mathilde aime chez lui… Le film évoque une catégorie de gens que l'on pourrait qualifier de "sous-bobos", ils ont la bohème mais pas le niveau de vie qui va avec… Ils vivent dans de petits appartements, ils ont trop d'objets et pas assez de place, ils rament pour avoir du boulot….

On vous sent tenté par la comédie musicale et il y a d'ailleurs une vraie séquence à la Demy…Je suis un vrai fan de Demy car il y a chez lui un mélange constant de légèreté et de gravité que j'adore…! J'écris moi-même de la musique et je trouve que les chansons permettent de dire des choses profondes, sans se prendre au sérieux. C'est ainsi que le personnage de Mathilde traverse une situation de crise et que le facteur déclenchant qui la pousse à agir est un élément extérieur - en l'occurrence une chanson - qui, soudain, entre en résonance avec ses émotions et la décide à bouleverser sa vie. J'aime beaucoup l'idée que les chansons ponctuent l'existence et aident à prendre des décisions.

Comment avez-vous travaillé l'image ?Nous avons tourné le film en super 16, et les flash-back en super 8. Je suis très attaché au super 8 qui donne immédiatement aux images une texture du passé. J'avais envie de ce parfum de nostalgie qui correspond bien aux souvenirs qu'on regrette… Je souhaitais aussi composer une sorte de patchwork émotionnel, en utilisant des textures d'images très différentes qui épousent les émotions des personnages.

Comment avez-vous choisi les comédiens ?Pour Paul, je voulais quelqu'un qui puisse être à la fois dans la névrose obsessionnelle et dans la comédie - le personnage a des traits de caractère parfois antipathiques et il fallait absolument que le comédien qui l’incarne ne perde jamais l'affection du spectateur… C'est en voyant Kad dans une émission de télévision que j'ai compris qu'il avait cette double dimension en lui. Quant à Elsa Zylberstein, je pense qu'elle avait un vrai potentiel de comédie jusque-là sous-exploité. Elle a plus souvent campé des personnages bourgeois et torturés. J’ai trouvé amusant et surprenant de lui faire jouer une fille de camelot, avec les deux pieds sur terre et qui, dans le couple, "porte la culotte." L'idée du couple Kad-Elsa m'a vraiment séduit. Ils viennent d’horizons très différents, ils ont une image publique aux antipodes l’une de l’autre, et pourtant j’ai le sentiment qu’à l’écran, leur couple est une évidence.

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