Michel Spinosa : "Mystiques et érotomanes : mêmes symptomes d'illumination"

28 février 2011

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Après "La Parenthèse enchantée", le réalisateur est revenu du côté sombre de son inspiration, là où se situait son premier long-métrage, "Emmène moi". Mais en faisant le portrait d'une jeune-femme saisie par la "vocation de l'amour", il voulait "avant tout réaliser un film de sensations, un film dans lequel l’héroïne perd le sens du réel, mais avec laquelle nous faisons corps en permanence."

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Quelle est la genèse d’Anna M. ?J’avais envie d’écrire un film sur la jalousie et, très vite, j’ai lu La jalousie amoureuse de Daniel Lagache, un livre qui collecte des cas cliniques sur des jaloux pathologiques mais aussi, parfois, des érotomanes. J’ai découvert cette psychose très grave à ce moment-là.

Cela vous a immédiatement inspiré ?Oui, ce type d’histoires réelles est un peu un cadeau pour un scénariste. Les psychiatres divisent le développement de cette pathologie en trois actes : un début rapide intitulé Illumination, suivi de trois phases : Espoir, Dépit, Haine. Et puis les érotomanes sont souvent des femmes et comme j’ai plutôt l’habitude, le goût et l’envie de raconter des histoires dont les personnages principaux sont des amoureuses, cela tombait très bien. J’ai donc tout de suite voulu livrer un récit du point de vue d’une femme érotomane. À partir de là, j’ai passé beaucoup de temps à la bibliothèque de la Faculté de Médecine à Odéon, pour lire ce qui a été écrit sur le sujet.

Il y a de nombreux documents sur ce thème ?Énormément. Des livres, des thèses, des articles… et ce, depuis les débuts de la psychiatrie jusqu’à très récemment. Et plus j’en lisais, plus cela me passionnait.

Qu’est-il ressorti de ces lectures ?D’abord, que ce sont des cas extrêmement fréquents ! Et que les comportements des érotomanes sont tous très ressemblants. Des événements majeurs dans leur attitude se retrouvent d’un cas à l’autre : l’envoi de lettres et de cadeaux à l’être aimé, le harcèlement téléphonique, les filatures, et la façon dont les érotomanes, comme tous les paranoïaques, se montrent pour la plupart extrêmement imaginatifs et inventifs. Mais surtout j’ai été fasciné par l’énergie folle qui se dégage de ces passionsamoureuses. Et le fait que ces passions, en un sens, nous soient si proches : quand on tombe amoureux, on est tous un peu érotomanes : on est fébrile, on guette et on interprète la moindre parole, le moindre signe…

Comment avez-vous exploité cela cinématographiquement ?L’aspect haletant et imprévisible de toutes ces trajectoires, leur côté inquiétant aussi, dangereux, m’ont très vite donné envie d’un récit à suspense, très tendu, où le personnage aurait toujours un temps d’avance sur nous. J’ai commencé par écrire la biographie d’Anna, un récit d’une cinquantaine de pages dont j’ai ensuite tiré un scénario.

Pourquoi avoir chapitré votre film et inséré des intertitres ?Je l’avais déjà fait sur La parenthèse enchantée, mon précédent film, et j’aime bien ça. Pour Anna M., il m’a semblé naturel d’intégrer au film ces mots simples qui sont aussi ceux des psychiatres pour décrire les phases de la pathologie.

Y a-t-il une particularité à écrire un scénario sur l’érotomanie, comme les dialogues à double sens par exemple ?Les dialogues à double sens, susceptibles d’être mal interprétés par Anna, sont indispensables pour servir de déclencheur à ce délire, cette « illusion délirante d’être aimée ». Ce qu’Anna croit entendre de la part du personnage joué par Gilbert Melki devait donc être donné dès le début du film. Mais il suffisait de peu de mots, d’expressions apparemment très anodines. Des répliques comme : « Appuyez-vous sur moi, n’ayez pas peur », ou encore « Bien sûr il faut qu’on se revoie »… sont aussi simples que dangereuses quand elles sont adressées à quelqu’un comme Anna. Il n’était surtout pas nécessaire d’écrire des dialogues ouvertement ambigus, car une phrase banale suffit pour faire signe et faire sens de façon exagérée pour une érotomane et donc pour mon héroïne.

Les décors sont très présents, très écrasants autour d’Anna. Pourquoi ?Je voulais avant tout réaliser un film de sensations, un film dans lequel l’héroïne perd le sens du réel, mais avec laquelle nous faisons corps en permanence. Toujours être avec elle, épouser son point de vue, partager son sentiment de vertige. Et donc filmer ce corps, l’isoler. J’ai placé Anna au coeur d’une grande ville pour qu’elle y soit perdue, en territoire inconnu. Je voulais aussi que l’on comprenne qu’Anna vit un peu dans une autre dimension, et pour cela la ville autour d’elle devient par moments une ville mentale, comme un long couloir qui n’en finirait plus, à la limite du fantastique. Un Paris monumental dans lequel elle serait écrasée. C’est aussi une ville riche alors qu’Anna vient d’un milieu plus simple, ce qui augmente son décalage avec la réalité, son statut d’étrangère, pas à sa place.Autre élément de décor, ce tableau visible dans la chambre d’Anna, et qui revient aussi dans l’univers du personnage incarné par Gilbert Melki…C’est un élément très important. C’est une toile de Zurbaran qui se trouve au Musée de l’Hermitage à Saint-Pétersbourg. Je l’ai choisie pour l’influence baroque qu’elle donne à l’histoire. Une influence qui passe par la lumière et les teintes dont le tableau est comme une charte de couleurs pour le film. Par ailleurs, cette toile pour Anna est un miroir qui lui est tendu de son enfance et dans laquelle elle se reconnaît. Accrochée au-dessus de son lit, cette peinture est comme une petite soeur, un double avec lequel elle dialogue sans doute. Enfin ce tableau est un indice qui permet à Anna de retrouver à la fin la piste de cet homme qu’elle aime et qu’elle poursuit. Lui aussi est connecté avec ce tableau, et c’est pour Anna le signe le plus absolu que cet homme-là ne pense qu’à elle et lui est destiné.

Pourquoi Anna est-elle souvent couchée ?Parce qu’elle est tournée vers le ciel. C’est le ciel et elle. C’est sa dimension mystique. Et les moments où on la voit couchée dans l’herbe ou dans un lit sont les seuls instants passifs de ce personnage par ailleurs très exalté. Il fallait absolument une dimension mystique à Anna ? Elle s’est imposée très vite, elle est même indissociable de ce type d’héroïne. Mystiques et érotomanes présentent les mêmes symptômes : tout commence pour elles par une illumination, la sensation impérieuse et inébranlable d’avoir été choisies. Elles sont saisies par la vocation de l’amour, persuadées d’entretenir une relation unique avec l’autre, un autre qui leur envoie des signes et leur impose des épreuves pour voir si elles sont dignes de cet amour. Un autre qui peut être Dieu ou, comme ici, dans le film, un médecin. En ce sens, Anna est une mystique laïque. Cette dimension mystique m’a aidée à me détacher de l’aspect clinique de l’histoire. Je voulais réaliser un thriller intimiste, un film fantastique, pas une illustration médicale. C’est ce qui m’a d’ailleurs demandé le plus de travail, me détacher de l’illustration d’un cas clinique, pour vraiment raconter une histoire et donner vie à tous les personnages autour. Il ne fallait pas qu’ils soient des faire-valoir, mais bien partie prenante du récit.

Qu’est-ce qui a enfin déterminé le choix d’Isabelle Carré pour incarner tout cela ?Au-delà du fait que c’est une actrice que j’admire énormément, il fallait une comédienne capable d’incarner le vertige de la folie tout en amenant le spectateur à être en empathie avec le personnage le plus longtemps possible. J’avais la certitude qu’Isabelle permettrait ça. Il y a chez elle une très grande force et une délicatesse qui lui sont propres. Il y a aussi une part qui est encore de l’enfance chez elle. Or, la psychose d’une érotomane va chercher très loin dans l’enfance et l’adolescence. Ça m’intéressait enfin qu’un personnage qui va aussi loin dans la violence, soit incarné par une actrice qui n’avait pas du tout cette image-là et qui est capable de tout jouer. Avec Isabelle, j’ai eu plus que tout cela, elle a été tellement inventive que je peux dire qu’Anna est autant sa créature que la mienne.

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