Nabil Ben Yadir : "J’ai fait partie d’un consortium de huit propriétaires de BMW"

28 février 2011

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Quitter le quartier pour de bon. Voilà ce qui a poussé le réalisateur des Barons à passer derrière la caméra. Nabil Ben Yadir analyse ici les mécanismes qui font parfois des "quartiers" un univers sclérosant, où l'on oublie de grandir, de vieillir et de vivre, sous prétexte de rebellion.

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Quand tu allais, on revenait

Tout est parti d’une idée : mettre une caméra à l’intérieur d’une BMW et proposer un regard différent sur la vie quotidienne d’une bande des quartiers de Bruxelles. Je voulais donner au spectateur envie de rentrer, sans préjugés, dans l’intimité de cet univers. Il s’agissait de désacraliser certains mythes et clichés en racontant une autre réalité qui n’est pas de l’ordre du sensationnel. Une bande de quartier qui roule en BMW ne vit pas forcément du trafic de drogue !

Je souhaitais, aussi, raconter mon histoire, celle d’un baron qui prend conscience que sa philosophie tourne à vide et se retrouve enfermé dans son quartier. Si tu quittes le quartier, c’est un peu considéré comme une trahison. C’est extrêmement difficile de sortir de cette logique à la fois rassurante et oppressante. Face à certains codes de quartier, le petit pas nécessaire est très compliqué. Pour moi, ce pas consistait à réaliser mon premier long métrage…

Le repos c'est la santé

On vit dans une société dont la valeur suprême est le rendement. Tout le monde speede sans arrêt et on n’a malheureusement plus le temps pour rien. La philosophie de la glande consiste, au contraire, à prendre tout son temps. Vivre selon ce principe permet, quelque part, d’aller contre le système. Par exemple, la séquence des vannes pourries est un hymne à la liberté, à la non-efficacité. Depuis quand une blague doit toujours être efficace, durer dix secondes et avoir une chute super drôle ? Entre amis, on peut aussi se permettre de raconter des blagues ridicules.

Allant contre les préjugés, je voulais montrer des gens qui se payent le luxe de prendre leur temps.L’idée de « crédit de pas » vient d’une anecdote d’enfance. On était avec la bande et un ami nous a appelé pour nous donner rendez-vous. Nous sommes partis à pied et, une fois sur place, il n’y avait absolument rien. Au final, on s’est vraiment pris la tête et quelqu’un a dit : « putain, tu m’as fait gaspiller des pas pour rien !». On s’est disputé à cause de cette histoire ridicule. Plus tard, on en a tellement ri que ça nous a permis de prendre un peu de distance.

A terme, le retour de manivelle de cette éthique de la glande suprême est un immobilisme qui se répand à tous les niveaux de la vie. Au quotidien, un Baron est dans son lit, il regarde la télévision, il y a Derrick qui passe. Il veut changer de chaîne mais la télécommande est tellement loin qu’il décide de regarder ça. Il cherche à éviter à tout prix le mouvement jugé inutile en se disant que ce n’est pas grave, il y aura probablement une scène qui le fera rire. Mais cela peut avoir des conséquences plus profondes, comme l’impossibilité de tomber amoureux. L’amour implique de faire un effort, être amoureux c’est donner de son temps. A force de prendre ses distances par rapport à la société, on n’évolue pas et on s’isole.

Je connais des gens qui ont 35 ans et sont toujours des Barons. Ils se justifient en disant qu’ils sont des rebelles de la société, qu’ils ne rentrent pas dans le moule. Ils s’auto-suffisent en pensant qu’ils sont les « Kings » de quelque chose qu’ils maîtrisent. « Je ne suis pas une victime, je suis un super héros de la glande. Je suis plus intelligent que tout le monde, j’ai pigé le système. » En fait, ils ont tellement compris le système que les gens autour d’eux évoluent, tombent amoureux, ont des enfants, sont heureux et eux restent seuls.

Nés sous la même étoile

Généralement, quand il s’agit d’un film sur les quartiers, c’est filmé caméra à l’épaule, avec beaucoup de grain. C’est une façon de signifier la violence et la dureté de cet environnement. Mais ça reste un regard étranger sur un univers perçu de l’extérieur. Je voulais en parler autrement. C’est une des raisons pour lesquelles j’ai utilisé le scope et choisi de faire une comédie. Quand Aziz dit « Moi j’ai fait couture-cuisine et j’aurai voulu faire dessin », ça n’est pas une fatalité, c’est drôle. Le rire est une arme qui permet de relativiser.Par ailleurs, c’est la première comédie belge sur les quartiers populaires. En Belgique, on va systématiquement parler de « Belges d’origine maghrébine » ou d’«allochtones ». Cette expression fait très Goldorak, ça fait aussi penser à un nom de médicament, mais moi ça ne me parle pas du tout. Je trouve insultant qu’on dise que c’est un film sur l’intégration alors que je suis né à Bruxelles. En France, il y a le mot « beur». À partir du moment où les media et les hommes politiques diront « ce sont des français », on aura enfin progressé.

Quand j’entends « la France tu l’aimes ou tu la quittes », je trouve ça très inquiétant. Être belge ou français c’est un tout : c’est respecter les lois, c’est payer les impôts, c’est vivre sur un même territoire, c’est partager certaines valeurs culturelles au delà des origines de chacun. Qui vous a dit que nous n’aimions pas la France ? Mais, au final, c’est quoi la France ? Voilà tout le malentendu. Il y a un vrai problème de définition. Une vision unique qui tend à définir « le Français », « le Belge », hors du temps et de l’histoire. On est donc conforme à la définition ou pas. Les Barons vont définir leur territoire, leur Belgique à eux. Et voilà le problème. Quand Mounir sort de son quartier, il n’existe plus. Quand il demande : « Où est la gare ? », on lui répond : « Dans ton pays ». Et ça, malheureusement, ce sont des choses qu’on n’invente pas. Lorsqu’on ouvrira les frontières, il y aura un ciel commun et on sera tous sous la même étoile…

Les je veux être

Mes personnages ont tous des talents qui ne sont pas vraiment exploités et souvent contraints par des mécaniques sociales. Les conseillers d’orientation s’occupent en une heure de déterminer ce que tu veux faire dans la vie avant même que tu ne puisses prononcer un mot. Dans beaucoup de cas, les rêves s’arrêtent à ce type de rendez-vous : on nous met le frein à main, on enlève la clef et on la lance dans le fleuve en nous laissant en plein milieu du désert. Que ce soit la passion des voitures, le goût de la comédie ou le dessin, les talents des Barons se déclarent toujours officieusement. Aziz reprend finalement son art en dessinant les flyers de l’épicerie. Hassan joue la comédie et fait rire les filles pour les séduire. Mounir est un expert de voitures et réussit à vivre de ça. Mais ce n’est pas officiel. Paradoxalement, ils le vivent comme quelque chose de dangereux.

Il y a un rapport très complexe vis-à-vis de la réussite. Est-ce que je suis un « vendu » car j’ai réussi par mon propre talent ? Il y a une barrière à la fois intérieure et extérieure. Même les procédures les plus évidentes sont remises en question. Hassan dit une phrase très révélatrice à ce sujet: « elle a fait un truc de taré, pour devenir journaliste, elle a fait des études de journalisme, comme quoi des fois ça marche… ». C’est la vision d’une personne qui a voulu aller dans une direction et on lui a dit non. Le « on », c’est qui ? La société, les normes, c’est l’intériorisation de tout ça.

Face à ces difficultés, mes personnages se déconnectent de la réalité à travers l’imagination et les histoires qu’ils se racontent à longueur de journée. Les Barons restent toujours sur place dans leurs Air Max mais ils planent au dessus de tout et vivent dans leurs rêveries. Quand ils atterrissent, c’est forcément violent.

Armes de distraction massive

N’ayant même pas obtenu le permis, j’ai fait partie d’un consortium de huit propriétaires de BMW. Parfois, c’était juste le plaisir d’avoir le porte-clef autour du doigt. La consommation et les signes extérieurs de richesse sont au coeur du système auquel mes personnages ne veulent pas participer. C’est paradoxal. Mais ce qui est intéressant c’est de voir comment cette voiture qui représente le pouvoir et la réussite peut aussi être un gage d’amitié et de confiance. Qui va faire aujourd’hui un achat coopératif ? On vit dans une société extrêmement individualiste dans laquelle chacun achète son pain, sa maison, sa voiture… Dans le film, nous avons huit personnes qui font un achat communautaire et l’un d’entre eux prendra l’assurance pour les sept autres fous du volant ! Par ailleurs, quand ils roulent en BMW, c’est comme s’ils sortaient armés et protégés. Cependant la voiture reste très souvent dans le quartier, stationnée. Acheter la voiture à huit c’est se lier encore plus au quartier. Cet outil censé permettre de s’évader, au final, nous enferme encore plus. De même que la dimension identitaire des fringues de marque. Généralement, quand tu vois un Baron, tu vas le reconnaître à ses baskets : elles sont nickel, super propres, toutes neuves. Alors que ça fait un an qu’il les porte… Mais comme il ne bouge pas, il ne les salit pas non plus. S’il faut les laver, c’est parce que tu as trop bougé. Tu es grillé. On s’invente des modes qui n’ont aucun sens mais qui sont un point d’ancrage identitaire. Par exemple, quand tu vois Franck Tabla avec des mocassins ça peut sembler curieux. Veste de pilote, training Adidas de footballeur et chaussures de pécheur Sebago. C’est une espèce de contrecourant qu'il prend ; et finalement tout le monde s’habille pareil.

Une femme seule

Dans le film, la figure féminine c’est Malika, une jeune journaliste qui réussit mais c’est aussi Milouda, qui pense que le cyanure est un pays. D’une part, on retrouve la culture des parents, le reliquat d’une tradition qui cherche la stabilité et la sécurité. D’autre part, on a le modèle de la femme émancipée qui prend son destin en main, fait des études et quitte le quartier. L’idée était de ne pas tomber dans le cliché du portrait de la femme des « milieux défavorisés ». On est loin de la femme battue ou de la caissière d’Intermarché. J’avais envie de montrer la réalité d’une femme battante qui prend ses responsabilités et devient un modèle pour certains hommes du quartier. C’est un mythe, un fantasme, familier et inaccessible à la fois. Dans son milieu d’origine, elle génère un mélange d’admiration et de méfiance, ce qui l’isole forcément.

Le dernier empereur

La déception dans le regard d’un père est quelque chose de très dur pour n’importe quel fils. Ça fait encore plus mal qu’une baffe ! Dans la relation que Hassan entretient avec son père on est, encore une fois, dans un rapport de force : d’un côté on retrouve la dimension d’autorité emblématique du père mais, de l’autre, le désir de liberté du fils. A aucun moment, dans le film, père et fils réussissent à communiquer vraiment. Par exemple, dans la séquence du jardin près de l’autoroute, on voit clairement qu’ils s’aiment mais qu’ils ne se comprennent pas. Le père parle mais n’écoute pas, Hassan écoute mais n’entend pas. Quand l’amour se transforme en respect, une distance s’installe qui rend impossible le dialogue sur certains sujets. Comment lui dire qu’il a envie de devenir acteur ? Le père semble le regarder en lui disant constamment : « Sois content de ce que tu as, on ne sait jamais de quoi demain est fait ». Et Hassan aurait besoin de lui répondre : « Si je ne peux pas accomplir mes rêves, ça n’aura eu aucun sens que tu aies renoncé aux tiens ». Mais il n’y arrive pas. Il y a une espèce de confrontation silencieuse.

On retrouve une dimension conflictuelle de la relation intergénérationnelle entre un père qui aime son fils mais qui ne lui dit pas et un fils qui est tiraillé entre son désir et celui des autres (son père, le quartier, les Barons, etc.). Cependant, le regard paternel est tellement intériorisé que Hassan se sacrifie, par exemple, en demandant à Malika de couper son interview et sa performance. Il se boycotte afin d’éviter la désapprobation paternelle. Et entre le conformisme du père et les ambitions personnelles, il y a les Barons, le choix de ne rien faire et de ne pas prendre parti.

Wake up

« Vis tes rêves, réveille-toi ! », c’est un peu ce que je voulais dire à tous les gens avec qui j’ai grandi en tournant ce film. Ce qui est important c’est que Hassan réussisse à monter sur scène, qu’il prenne cette décision. Il ne s’agissait pas de « spectaculariser » son destin. Symboliquement, ce sera le drame de la mort de Mounir « le King de rien » qui entraînera la prise de conscience au sein de la bande. Je souhaitais montrer que le bonheur est possible et qu’il faut viser loin. J’aimerais beaucoup qu’il y ait plus de Hassan que de Mounir, que chaque frein puisse devenir un accélérateur. Il faut faire un premier pas, c’est ça qui compte. Une fois qu’on a fait ce pas, on n’est plus un baron.

Propos recueillis par Frédéric Schindler