Pascal Rabaté : "J’ai appris qu’il s’en passait de belles dans les maisons de retraite..."

28 février 2011

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Jeune étudiant aux beaux-arts, Pascal Rabaté se demandait ce que deviendraient les punks en vieillissant. 25 ans plus tard, bédéaste reconnu, il choisit de porter à l'écran sa bande dessinée Les Petits Ruisseaux, avec Daniel Prévost et Bulle Ogier dans les rôles principaux. Un premier film dans lequel coulent la Loire de son enfance, un souvenir de comédie italienne et... son intéret pour la vie amoureuse des séniors.

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Pourquoi avoir choisi d‘adapter votre propre bande dessinée pour votre premier film?

Avec l’album, j’avais plus qu’un squelette d’histoire, et m’étant inspiré de lieux existants, j’avais envie de jouer avec une certaine réalité, de boucler la boucle : la vie avait inspiré le livre, le film me faisait retourner à la vie. L’adaptation me permettait de développer certaines scènes, de les travailler autrement, notamment toutes les scènes d’approche entre Lucie et Émile, ou les scènes de bal… Ça me permettait aussi d’inscrire les silences dans le récit, de jouer avec le temps, avec les sons. Et puis, quitte à être trahi, autant l’être par soi-même !

Quelle est pour vous la différence entre ces deux formes d’écriture (BD et Cinéma) ?

Le livre entretient un rapport intime avec le lecteur, un rapport plus cérébral, dans lequel le temps est plus abstrait. Le cinéma a un rapport plus émotionnel. Quand je fais de la bande dessinée, j’essaie de faire rentrer la vie dans mes livres, tandis qu’au cinéma elle est là, elle s’impose. La bande dessinée c’est formidable car on ne doit rien à personne : on fait son livre dans son coin, seul. Avec le cinéma, on doit tout à plein de gens, aux producteurs, aux acteurs, au décorateur, au chef operateur, aux monteurs son et images, aux ingénieurs du son... Le bonheur est dans le partage. C’est la même différence qu’entre préparer un repas pour deux ou organiser un banquet. J’aime les deux!

La vie amoureuse des séniors est très peu traitée au cinéma, pourquoi ce sujet ?

Quand j’ai commencé à penser à ce sujet, j’avais 45 ans. Vingt-cinq ans auparavant, je rentrais aux Beaux Arts, où je me disais que dans 25 ans, je serais peut être mûr pour la maison de retraite, ou que si je ne l’étais pas encore, des survivants des premiers punks, eux, le seraient. Je me suis demandé ce que ça donnerait… J’ai commencé à me renseigner sur les amours des séniors. J’ai appris qu’il s’en passait de belles dans les maisons de retraite, des amours cachées, des amours magnifiques, comme un dernier baroud. Ça m’a d’abord donné de l’espoir, puis j’ai commencé à broder. Je trouvais intéressant de faire le portrait d’un personnage qui n’attend plus rien, qui vit dans la répétition des gestes, des événements, pour qui aujourd’hui doit ressembler à hier et demain à aujourd’hui, puis qui se met à réapprendre l’instant, à aimer l’imprévu… Un homme qui se met à aimer le lendemain parce qu’il sera différent.

Le choix d’un milieu rural était important pour vous ?

Oui. Je suis issu de la province et de la campagne, j’ai été élevé dans ce milieu. J’avais envie de parler des villages que je connais, de la campagne «pavillon/formica», celle qui roule en voiture sans permis, pas celles des poutres apparentes, que je connais assez peu. C’était un besoin d’inscrire mon histoire dans un cadre que j’aime, avec la Loire tout près, une façon aussi de rendre hommage à mes parents qui vendaient des articles de pêche dans cette région.

Le ton du film oscille toujours habilement entre la comédie et l’émotion, quelles étaient vos souvenirs cinématographiques ?

J’aime beaucoup la comédie italienne, Scola, Risi, Rosi, Comencini, Fellini… Leur façon de peindre les travers des gens, de la société, sans mépris mais avec poésie. Une façon de sourire en montrant les dents. J’aime aussi Tati pour la finesse du détail, sa façon de montrer sans appuyer. Je pourrais également citer Yves Robert, Séria, et tant d’autres qui m’ont nourri…

Parlez-nous du choix et de la rencontre avec Daniel Prévost ?

Je suis allé voir son spectacle : «Federico, l’Espagne et moi» en étant déjà convaincu par son talent d’acteur. Pour moi, c’était déjà emballé, mais le spectacle m’a laissé les jambes en flanelle ! C’était dépouillé de tout artifice, tout en pudeur. L’émotion était derrière chaque mot, chaque geste... du cristal. Travailler avec Daniel a été simple, on avait le même langage, la même vision du personnage. Il a énormément apporté au personnage. C’est le personnage.

Et avec Bulle Ogier ?

Bulle Ogier irradie. Elle est fragile et douce, gracieuse, tout comme Hélène Vincent. Ce sont des actrices magnifiques, chez qui la beauté voisine avec la fragilité, avec lesquelles on est constamment sur le fil. Ce sont des funambules.

Après Marjane Satrapi, Riad Satouf, Joan Sfarr, peut-on parler de nouvelles synergies entre ces deux moyens d’expression, et comment vous inscrivez-vous dans ce mouvement ?

Je ne sais pas si c’est un mouvement. On a tous démarré en même temps, avec la même curiosité. On vient d’horizons divers mais je crois que l’on a tous des envies d’essayer ailleurs, de s’essayer ailleurs. Notre culture vient de la BD mais aussi des arts plastiques, du cinéma ou de la littérature. Et sans m’avancer, je crois que tous les quatre n’avons jamais considéré la bande dessinée comme un pis-aller. On en a fait on en refera. Pour ma part, j’avais déjà réalisé des courts et un moyen métrage. Je ressens le besoin d’alterner les média comme les plaisirs.