Philippe Harel : "Avoir la lucidité de rire de soi..."

28 février 2011

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Avec son premier long, cette "Histoire du garçon qui voulait qu'on l'embrasse", il signe Un film qui, l'air de rien, avec une grande finesse, en dit long. Et si cela restait encore aujourd'hui le meilleur film de Philippe Harel ? Lorsque le cinéaste s'essayait au minimalisme acerbe...

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Fin 1992, Philippe Harel est apparu tout de noir vêtu, râleur et maniaque. Il interprétait le rôle principal de son film, Un été sans histoires, aux côtés de Dodine Hery, sa coscénariste. Une savoureuse comédie, où deux Parisiens, un grincheux et une excentrique, découvraient la campagne. La critique était séduite, le public enthousiaste. Et le « petit » film (qui durait à peine plus d'une heure) fut un grand succès. Qui précéda un succès plus grand encore avec Les Randonneurs.

Depuis Philippe Harel s'est essayé à des films toujours plus différents :  La Femme défendue, en 1997, portrait au plus près d'Isabelle Carré, seule face à la caméra pendant tout le film, l'adaptation du très polémique Journal intime des affaires en cours (1998) avec Denis Robert, ou encore celle du libre de Michel Houellebecq Extension du domaine de la lutte (1999) avec José Garcia dans un premier rôle dramatique.

Trop modeste, pas provocante pour un sou, cette méconnue Histoire... est une petite partition. Un film qui n'a l'air de rien, mais qui, entre les images, avec une grande finesse, en dit long. Et si cela restait encore aujourd'hui le meilleur film de Philippe Harel ?

> Dans Un été sans histoires, on voyait des citadins en vacances, isolés dans un champ. Cette fois, c'est l'histoire d'un provincial isolé dans la foule parisienne...

Philippe Harel : On comprend vraiment qui est Raoul lorsqu'il va chez ses parents, près de Belfort. Ils le considèrent comme un enfant. Et lui ne sait pas comment devenir adulte. Il peut tout leur demander... sauf ce réconfort affectif dont il a justement besoin. On est très pudique avec ses parents. Ce sont souvent les moins informés sur leurs enfants.

Mais, ce Raoul ! Jamais un mot plus haut que l'autre... qui se force pour sourire. Fallait-il qu'il soit si terne ?

Terne ? Non, il observe. Et s'il passe son temps à regarder, c'est pour comprendre, pour apprendre. Le film ne montre que six mois de sa vie. Une période transitoire, entre adolescence et âge adulte. Sa quête du baiser, c'est son rapport au monde.Si hors du monde qu'il ressemble à un zombie...Ce n'est pas un personnage réaliste, mais exemplaire sur des instants très particuliers. Le film est, en quelque sorte, un « concentré de Raoul ». Ce qui peut le faire apparaître irréel. Il en devient même antipathique, car il nous pousse à reconnaître nos propres médiocrités. Il faut pour cela une certaine lucidité et avoir le courage de rire de soi. Alors, le film me paraît drôle... et, en même temps, je comprends qu'on ne le trouve pas drôle du tout. Parce que tous, parfois, nous faisons des choses dont nous ne sommes pas très fiers.

Lorsque Raoul regarde le sparadrap collé sur le talon de sa petite amie, on comprend que leur relation est abîmée...

C'est vraiment le détail qui tue. Il ne voit plus Isabelle. Elle est devenue « cette fille à côté de moi qui a un sparadrap collé au talon ». Son regard a choisi ce détail. Et lorsque ces détails s'accumulent, le monde devient absurde.

Vous n'êtes pas tendre avec Raoul. On s'imagine mal s'en faire un copain...

Au départ, je voyais le personnage plus fantaisiste. J'avais oublié cette gravité que l'on a, aujourd'hui, à 20 ans. Je m'en suis rendu compte en discutant avec les comédiens. A cet âge-là, on prend tout de front. On n'a pas encore de recul par rapport aux choses. On vit sans doute plus intensément, mais plus gravement. Moi, mes 20 ans étaient plus déconnants. Mais c'était dans les années 70. La société était moins troublée. Il y avait moins de chômage, moins de guerres proches. Il restait encore des traces de l'euphorie de 68.

Votre façon de mettre la banalité en relief est proche de l' hyperréalisme.

Il y a des tableaux où l'on figure des gens attablés dans un café. Ils sont vus de l'extérieur, à travers la vitrine. Or, les clients sont aussi nets que leur reflet dans la vitrine. L'arrière-plan et le premier plan sont, visuellement, à égalité. Là, j'ai choisi un événement, comme un peintre pourrait choisir un lieu : le baiser. Et j'ai considéré que tout ce qui se passerait avant et autour aurait la même importance.

Comment avez-vous procédé ?

Le baiser a été la première image qui m'est venue. Pendant plusieurs mois, j'ai fonctionné par notes. J'ai écrit, à la façon d'un puzzle. Pourquoi ce garçon ne va-t-il pas parler aux filles ? Est-ce que c'est un malade ? Son attitude maniaque n'est pas loin de celle d'un psychopathe... Tout devait tourner autour de cette quête du baiser. J'ai supprimé certaines scènes. Par contre, au tournage, on a souligné le côté mère-poule de sa mère. Sa façon de le toucher, de le prendre dans ses bras, de lui parler, de le nourrir montrent que, pour elle, Raoul est resté un bébé. Elle est sympathique et exaspérante à la fois. Les parent sont si touchants qu'on ne peut rien leur reprocher. Le film colle aux personnages... Je cherche à être au plus près d'eux.

Mais tout à coup, sans raison, on voit des femmes d'âges différents qui viennent nous parler de façon crue et très sincère de leur sexualité. On décolle du récit.

Il y avait, à l'origine, plus de scènes extravagantes, qui faisaient bifurquer hors de la réalité. Mais elles s'intégraient mal. J'ai gardé la scène avec ces femmes parce que je les trouve bouleversantes. Ce sont de vraies comédiennes qui interprètent des extraits d'un rapport sur la sexualité, un livre qu'une copine a prêté à Raoul. Certaines ont elles-mêmes choisi les passages du rapport qui les avaient marquées. Il s'est alors installé une relation impudique entre le texte et elles.

A part la séquence de la fête, il n'y a pas de musique. Si ce n'est un thème au début et à la fin. Et puis, il y a la musique de Georges Delerue pour Jules et Jim mais là, Raoul est au cinéma...
Je vois souvent des scènes formidables qui, nappées de musique, même bonne, perdent de leur force. La musique remplace les applaudissements et les rires enregistrés de la télé. Elle nous guide de façon souvent trop péremptoire: « Là, vous pleurez ; là, c'est drôle ! » Dans Un été sans histoires, il y avait beaucoup plus de musique, parce que les sons me semblaient moins intéressants. Pour L'histoire du garçon... j'ai utilisé les bruits de la vie comme une partition.
 
 
Vos acteurs ressemblent à la musique : ils ne se font pas remarquer.
 
Julien Collet, qui joue Raoul, peut paraître banal. Or, bien qu'il ne fasse presque rien, on s'attache à lui. C'est qu'il a une épaisseur. Aujourd'hui, on surjoue les choses les plus anodines, notamment à la télé, dans les sitcoms. J'avais envie de laisser les personnages vivre les évènements simplement. Je les regarde déjà d'assez près, alors je ne voulais pas, en plus, qu'ils jouent dans l'excès. Ce minimalisme général va dans la direction du personnage. Ce n'est pas à lui de montrer, mais à nous de ressentir.
 
Propos recueillis par Philippe Piazzo

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