Robert Guédiguian : " Plus que le polar, la référence, c'est la tragédie grecque..."

28 février 2011

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Dans "Lady Jane", le cinéaste retrouve sa troupe une nouvelle fois pour une histoire où les personnages font le bilan et règlent leurs comptes avec une violence souvent rare chez l'auteur de "Marius et Jeannette". Pour créer une catharsis et permettre au spectateur de se défaire de sentiments négatifs, "je voulais choquer, dit-il, mais sans complaisance..."

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LADY JANE est un polar. Etes-vous un grand lecteur de romans policiers ? Robert Guédiguian : Non. Je n'ai pas cette culture-là. Je ne suis pas comme certains de mes copains qui ont des pans de murs couverts de séries noires. Je ne suis pas comme Truffaut, qui dévorait les polars, pour trouver des sujets de films. J'en ai souvent lu dans le train, en voyage, mais c'est tout. En revanche, j'aime beaucoup les films noirs américains. Et les polars à la française des années 60, avec Gabin vieux. Ceux où le gangster file un pyjama à son copain pour qu'il passe la nuit chez lui, après avoir mangé des rillettes et bu un coup de rouge… Qu'est-ce qui vous intéresse dans ce genre cinématographique ? C'est que « ça fonctionne », comme disait Brecht. Même dans les mauvais polars, quoi qu'il arrive, on va jusqu'au bout, on veut savoir, on ne descend pas du train. Il y a au départ un noeud inextricable, qui se dénoue à la fin du film. C'est une technique de récit qui m'a toujours intéressé. Ecrire quelque chose qui « fonctionne », de la première image à la dernière. Il y a beaucoup de scènes de nuit dans LADY JANE, alors que vous êtes plutôt un cinéaste de la lumière… A partir du moment où je tournais un film de genre, je me suis amusé à en travailler tous les clichés. J'ai donc fait exprès de montrer des scènes de nuit, des courses-poursuites avec des voitures qui s'entrechoquent, des coups de feu, une bastonnade, une boîte de nuit avec des filles nues qui dansent. Et puis il y avait l'envie de tourner dans ce décor où travaille le personnage joué par Jean- Pierre Darroussin. Cela doit faire 25 ou 30 ans que je me dis que je vais filmer cet endroit de Marseille, devant lequel je suis passé mille fois en voiture. Ces rochers au bord de l'eau, ce chantier sur l'étang de Berre… C'est un lieu qui m'a toujours évoqué des trafics, des malversations à la nuit tombée… Vous montrez à deux reprises une scène de meurtre d'enfant. Comment vous êtes-vous posé la question de la violence ? Dans ce cas précis, la référence, pour moi, c'est la tragédie grecque, plus que le polar. Pour créer une catharsis, et permettre au spectateur de se défaire de sentiments négatifs, je voulais choquer, sans complaisance. Je crois que c'est une affaire de découpage, de montage, de durée des plans. Le meurtre de l'enfant est le pivot de mon film. Je voulais que ça saigne, que l'on voit la balle dans le front, avec des plans très courts. Techniquement, c'est passionnant à mettre en place. De plus en plus, je me dis que la mise en scène consiste à résoudre ce type de questions très concrètes, très précises. LADY JANE est un film sur la vengeance. Quel est votre rapport à ce sentiment ? C'est un sentiment qui est ancré en chacun de nous, dont l'humanité ne se défera jamais. Il faut faire un effort pour ne pas vouloir se venger, l'être humain est « naturellement » structuré comme ça. Si les individus ne peuvent pas se départir de ce sentiment-là, il faut au moins que les instances collectives s'en départissent de manière définitive. Ce qui est terrible, c'est la vengeance collective, la vengeance d'Etat. C'est pour cela que je montre une courte séquence documentaire télévisée sur Israël... En même temps, il y a des histoires de vengeance politique que j'aime beaucoup. Les Arméniens qui sont allés tuer les responsables Turcs qui les avaient massacrés, ou les juifs qui sont allés chercher les anciens nazis en Bolivie et qui les ont pourchassé sans cesse en dehors de toute légalité, ça me plait, je trouve ça juste. Je suis de tout coeur avec eux, mais du point de vue de la raison, je suis totalement contre. Je me sens très ambivalent. Cela doit venir de mes origines : j'ai du sang arménien par mon père, et allemand par ma mère. « Génocidé » d'un côté, génocidaire de l'autre… Le film parle de traumatismes d'enfance qui marquent l'inconscient des adultes. Quel est votre rapport à la psychanalyse ? Vous ne semblez pas trop aimer ce terrain-là… Non ! J'ai beaucoup lu Freud, j'aime bien les débuts de la psychanalyse, mais je me méfie de la cure. La mort, les pactes d'enfant sont des thèmes très présents dans mes films. Mais j'ai l'impression que si je faisais une analyse et que j'en parlais pendant des heures, je perdrais de la matière à fiction. Je ne tournerais plus de films, puisque j'aurais réglé ça ailleurs. De plus, le processus même de la régression psychanalytique ne me convient pas. J'ai toujours tendance à regarder devant moi plutôt que derrière. LADY JANE aurait pu s'appeler « Les histoires d'amitié finissent mal en général ». Vous ne croyez plus en la fraternité, pourtant constitutive de tout votre cinéma ? C'est l'inverse. Si je parle du délitement de l'amitié dans mon film, c'est précisément pour dire qu'il faut continuer à y croire. Je voulais montrer des vieux amis qui n'ont plus aucun rapport avec leur jeunesse. C'est la raison pour laquelle j'ai situé le film en hiver, pour alourdir leur corps avec des manteaux, en faire des fantômes engoncés dans un malaise, dans une espèce d'incertitude. Quand j'ai commencé à écrire, j'étais dans un état proche de celui des personnages : je me sentais lourd et vide, j'avais une volonté de ne pas faire sens, de ne véhiculer aucun message politique, social ou humain. Ce n'est qu'une fois le film terminé que je me suis rendu compte que le naturel revenait au galop ! Vous avez tourné le film au moment des dernières élections présidentielles. Celles de 2002 vous avaient laissé aphasique. Dans quel état vous ont laissé celles de 2007 ? « Sarkozy m'a tué ! »… C'est une façon de parler, bien-sûr. Ce n'est pas Sarkozy en tant que personne, mais ce qui se passe aujourd'hui dans notre pays, qui m'anéantit. Dans LADY JANE, il y a une scène terrible où je montre une vieille dame qui ne se souvient absolument plus de son passé. Cette scène reflète mon désarroi face à cette dissolution de tout, y compris de l'amitié, de la transmission possible. Aujourd'hui, on a oublié jusqu'à la mémoire des combats héroïques qui ont été menés. On est dans une vacance absolue de tout ce qui comptait auparavant. Quand il y a des manifestations de colère, je les trouve mal formulées, ce sont des mouvements conservateurs, immobilistes, sans contre-proposition. Je suis sentimentalement de leur côté, mais raisonnablement, je trouve que ce sont des combats mal conduits. Leur seule proposition, c'est le maintien d'un statu quo. Jamais les gens n’ont eu aussi peur de tout changement. Pour paraphraser les deux personnages de votre film MON PÈRE EST INGÉNIEUR : « On arrête ou on continue ? » On continue ! Le fait de dire que rien ne va, c'est continuer ! Le fait de dire qu'on a du mal à discerner le sens, c'est faire sens. Mais il faudrait trouver une direction vers laquelle on puisse regarder tous ensemble. Continuer à filmer mes trois acteurs, Ariane Ascaride, Jean-Pierre Darroussin et Gérard Meylan, est un acte de résistance. Même si j'ai adoré filmer Michel Bouquet ou mon vieil acteur arménien dans mes deux films précédents, je ne peux pas rester longtemps sans retrouver ce trio. C'est l'idée d'un collectif possible. Un collectif microscopique, mais un collectif quand même. Un collectif de gens qui fabriquent des films ensemble depuis des années, et qui continuent. Plus largement, je prêche par l'exemple avec ma société Agat Films- Ex Nihilo, une des plus fortes entreprises indépendantes, en terme de quantité de films, de chiffres d'affaires. C'est un communisme de bande ! Et ça marche… Votre voyage en Arménie a-t-il changé votre regard ? Oui, je crois. Là-bas, je me suis rendu compte à quel point on pense très fort depuis l'endroit où l'on vit. Les Arméniens ne se préoccupent pas de ce qui se passe en France. Ils sont beaucoup plus près de l'Iran, de la Tchétchénie, de l'Afghanistan. Les côtoyer me permet de relativiser, de pondérer un peu ma pensée. J'ai envie d'y retourner pour voir comment ils vont, et comment ils regardent. Et peut-être naîtra une nouvelle idée de film…