Roschdy Zem : "Au nom des pères..."

28 février 2011

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Découvert chez André Téchiné, remarqué dans "L'Autre côté de la mer" de Dominique Cabrera, l'acteur d'origine marocaine a trouvé un rôle magnifique dans "Vivre au paradis".

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« Des scénarios qui évoquent l'Algérie, j'en reçois souvent. Jusqu'à présent, je les ai refusés, explique Roschdy Zem calmement. On ne peut pas s'engager dans un film parce qu'on est sensible à sa cause. Il faut tout simplement que le scénario soit bon. Vivre au paradis est d'abord une belle fic­tion. Une histoire d'amour qui tient la route. Avec un personnage complexe, pas un émigré typé, qui serait soit pro-FLN, soit un traître. »Jeune acteur découvert chez Téchiné (appa­ritions éclair mais remarquées dans J'embrasse pas, Ma saison préférée et Alice et Martin), Roschdy Zem n'a pas laissé le temps au cinéma français de le ranger dans la catégorie « Beur », Son plus beau rôle était, jusque là, celui d'un oph­talmo... très parisien dans L’Autre Côté de la mer de Dominique Cabrera. Depuis, on l'a retrouvé en père adoptif dans Va, vis et deviens; il a partagé le prix collectif d’interprétation au Festival de Cannes 2006 pour Indigènes et il est passé à la réalisation avec Mauvaise foi, interprétant le rôle principal aux côtés de Cécile de France.Dans Vivre au paradis, il incarne un immi­gré algérien, dans la France des années 60, qui doit vivre, et faire vivre sa famille, dans un bidonville. Et pour la première fois, Roschdy Zem joue en arabe. « Malheureusement, dit-il, les jeunes de ma génération ont toujours parlé français avec leur famille. Moi, je suis d'origine maro­caine, mais jouer en anglais, ç'aurait été plus facile. Il m'a fallu trois mois avec un coach pour parler algérien. J'apprenais le texte en phonétique la veille du tournage. On sur­veillait ma prononciation. Pas d'improvisa­tion possible. Je savais que ça serait dur. J'ai tenu le coup pendant trois mois, sans connaître autre chose que le plateau et ma chambre d'hôtel. Je voulais être complète­ment concentré. Il fallait que je compose et que je retrouve à chaque fois cette façade un peu dure qui ne me ressemble pas. On nous a mis en garde : le héros risquait d'être antipathique. Mais avec le réalisateur, on s'est battus pour gar­der cette position : il est dur, mais on sent que c'est une façon de s'armer. Il est dur parce que son but est de tirer sa famille de la misère. Il sait qu'il doit se battre. Pour rendre ce personnage crédible, on s'était dit qu'il fallait gommer tous les effets d'acteur. Ne pas chercher à être efficace, ni à être beau. Ne pas trop en faire. On n'avait que les mots "honnêteté" et "intégrité" à la bou­che. Et pour la première fois, j'avais le souci très fort d'être crédible. Dans la mesure où l'on rend aussi hommage à tous ces gens qui ont vécu les évènements décrits dans le film, me planter, c'était un peu les trahir. Pourtant, sur le tournage, je ne me suis pas soucié de la véracité des faits. Quand on a douté, là où c'était le plus flou, ça n'avait rien d'historique : c'était sur la sexualité de nos parents. Je n'ai jamais vu mes parents se serrer dans leurs bras et encore moins s'em­brasser. Alors, pour la scène d'amour du film, on s'est dit: "Faisons-la comme on aimerait que nos parents l'aient vécue. Puisqu'on ne sait rien et que c'est tabou, fantasmons.""Il y a quand même dans Vivre au paradis toutes ces petites touches histo­riques qui enrichissent le récit. Elles déran­gent d'ailleurs quelques idées reçues. Le film montre, par exemple, que les femmes algé­riennes ne sont pas toutes soumises et que la lutte d'un pays passe par les femmes. Comme aujourd'hui en Algérie. Moi, j'ai découvert plein de choses que j'ignorais. Un an avant de tourner le film, je ne savais pas que le 17 octobre 1961, il y avait eu un massacre, que les militants du FLN ressemblaient à des rac­ketteurs, ni quelles étaient les conditions de vie dans un bidonville. Avant ma naissance, mon père y a passé quelques années. Mais on ne discute jamais de ça dans les familles. Je crois que c'était une telle humiliation qu'on peut comparer ça à un viol. Souvent, on ne porte pas plainte. Il y a de la pudeur et de la honte. Ne pas parler de ces souf­frances, c'était une manière pour nos parents de nous protéger. Aujourd'hui, c'est à nous de témoigner."                                                   

Propos recueillis par Philippe Piazzo

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