Saïd Ould Khelifa : " Savoir comment on peut revenir de si loin"

28 février 2011

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Journaliste en Algérie, avant de s'installer en France, Saïd Ould Khelifa s'est tourné ensuite vers le théâtre et le cinéma. Après "Ombres blanches" (1991- premier Prix du Festival d’Amiens) il signe "Le Thé d'Ania" qui démarre par ce carton lapidaire :"Après 150 000 morts et des milliers de disparus..."

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"Le film est parti de ma lecture d’une nouvelle, Le Sommeil du mimosa d'Amin Zaoui, qui s’est lui-même inspiré d’un fait divers réel qui s’est passé dans les années 90. Le quotidien de l’Algérie en 1992, c’était un sujet impossible à aborder avant aujourd’hui, il fallait un recul. Mais le contexte politique est un prétexte. C’est le parcours humain qui m’intéresse, les séquelles sur les uns et les autres de cette période : savoir comment on peut revenir de si loin, comment on s’en sort, et non quelles en sont les causes. C’est pour cela que j’ai évité de montrer une seule image d’attentat pour plutôt dire la peur et la faire partager. En revanche, j’ai mis un carton au début du film pour situer le cadre du récit : “Après 150 000 morts et des milliers de disparus....”

J’ai conservé l’argument de la nouvelle : un écrivain reclus qui décide pour se faire oublier de trouver un autre boulot, et se retrouve au service des décès. À partir de là, j’ai plutôt vécu les silences pour pouvoir les écrire, j’ai cherché à me mettre dans la peau de quelqu’un qui vit dans la peur, dans le silence et l’attente. Il est sensible à tout bruissement de la vie, c’est à ça qu’il s’accroche en fait. Et comme je suis incapable de prédire l’avenir, je lui ai ouvert une fenêtre, une chambre avec vue, sur la voisine.

Il n’y a pas de contrechamps dans le film : cet homme n’a pas de vis-à-vis, sinon la fenêtre d’en face. Elle est la seule source, la seule ouverture de vie pour Mehdi. Tout le découpage avait ce souci : il n’y a pas d’alter-ego réel, donc pas de contrechamps. Il commence à avoir une écoute quand il se sent mieux. Cela se marque même dans ses habits : son costume va du sombre au clair.

Le personnage d’Ania renvoie à une certaine réalité : les femmes dans le contexte algérien n’avaient pas le choix, prises entre l’intégrisme et le machisme méditerranéen. Elles ont donc résisté au quotidien. Les personnages féminins – Ania, la secrétaire, la jeune fille sur la terrasse – appartiennent à des générations différentes, mais elles ont un point commun, elles ont un chemin en tête et elles le poursuivent. La secrétaire égrène les noms des morts pour se protéger, la jeune fille a connu la violence et décide de vivre une histoire d’amour, le soleil sur la terrasse, le grand air. Ania a fait le choix de rester, au lieu de se replier sur la France. Elle s’est dit qu’elle allait attendre la fin de la tempête, et aider son voisin à traverser cette zone de turbulences. Elle prend sur elle de hisser cet homme du fond du puits jusqu’au bord de la margelle. D’où le travail sur le son, comme le rideau de perle, qui sont des points d’accroche pour cet homme, des appuis.

Le musicien Marc Perrone a reçu le scénario avant que je ne parte en tournage, ensuite il a vu les images au montage. Jusqu’à la veille du mixage, il disait ne pas trouver la musique. Je lui avais dit ne pas chercher à faire une illustration, comme ces musiques qui collent aux images. Finalement, on a décidé d’aller en studio, et il a proposé ces deux thèmes : le thé et la valse d’Ania. Il a rajouté un troisième morceau à la percussion. Comme il est facétieux, il a donné un côté gag à la narration dans la séquence du palmier. On a enregistré en direct ; c’était un travail rapide sur les prises, et en même temps, il était toujours à l’écoute pour refaire, ou enlever une note. Pour moi, c’était important ce côté déchirure des napolitains, que donne l’accordéon diatonique, et qui renvoie à celle de la ville. D’ailleurs, on n’a pas voulu s’en éloigner au mixage. C’est un tout."

Saïd Ould Khelifa