Sólveig Anspach :"Une femme qui a grandi avec le fantasme de réparer le monde..."

28 février 2011

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Avant d'entamer le tournage de son film "Stormy weather", la réalisatrice, Sólveig Anspach, avait noté les principaux axes de sa mise en scène, revenant sur les origines de son histoire, insistant sur l'absence d'explications psychologiques mais précisant les caractères des deux héroïnes...

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« Il y a plusieurs années, je me suis intéressée à un fait divers avec l’idée, peut être, d’en faire un film documentaire. Il s’agissait d’une femme qu’on avait retrouvée errante dans les rues de Paris et qu’on pensait sourde et muette. Elle fut internée dans un hôpital psychiatrique de la proche banlieue parisienne. N’ayant aucun papier d’identité sur elle, on ignorait tout de ses origines jusqu’au moment où elle s’est mise à dessiner de grandes fresques et à les signer du prénom de Danièle. Elle fascinait le personnel soignant par son énigme et aussi parce qu’elle les battait régulièrement aux échecs. Le psychiatre en chef de l’hôpital, que j’ai rencontré plus tard, a décidé de la faire passer dans une émission de télévision grand public et... des gens l’ont reconnue. Il s’est avéré qu’elle n’était ni sourde ni muette, ni française non plus mais anglaise et que son prénom n’était pas Danièle mais Karen. Elle avait déjà fait ce genre d’escapade auparavant, ailleurs. Elle fut ramenée dans son pays...

Ayant fait des études de psychologie clinique avant de faire du cinéma, je me suis demandée ce qu’il se serait passé si j’avais rencontré quelqu’un comme Danièle/Karen au cours d’un de mes stages. Lorsque je tourne des documentaires, je me pose des questions quant à la bonne distance par rapport aux personnes filmées. Cette distance est difficile à trouver, et quand les tournages se terminent la séparation est souvent douloureuse. Pendant plusieurs années, je me suis occupée d’une jeune pickpocket avec laquelle j’avais tourné mon premier film en sortant de la Femis, Sandrine à Paris, et je ne sais pas très bien encore aujourd’hui si je l’ai aidée ou pas. A chaque film des rencontres se font, des liens se tissent. Comment garder ce lien ? Faut-il d’ailleurs le conserver ? Qu’est-ce qu’être généreux ? Comment aider autrui sans créer avec lui une relation de dépendance qui peut parfois aller jusqu’à lui nuire ? Stormy Weather découle de ces questionnements. C’est l’histoire d’une femme qui a grandi avec le fantasme de “réparer le monde”. Mon personnage, Cora, croit lire un “appel” dans le regard de Loa qui refuse de parler. Ce regard posé sur elle la pousse à “réparer” cette femme, jusqu’à la suivre au bout du monde.

Il n’y a pas d’explications psychologiques. Nous ne saurons pas pourquoi Cora se lance dans ce “voyage” ni pourquoi Loa va si mal. Bien sûr, il y a ce village au pied du volcan dont la moitié a été ensevelie sous la lave en une nuit... Loa est fragile, plus fragile que les autres, mais la folie ne trouve pas nécessairement son origine dans un traumatisme. C’est sans doute progressivement que Loa a parlé de moins en moins sans que personne ne s’en rende vraiment compte autour d’elle. Et puis, un jour, elle est arrivée au bout des mots. Stormy Weather, c’est l’histoire de Loa qui est étrangère au monde. C’est aussi celle de Cora qui à son tour, se sentira étrangère une fois en terre d’Islande face à elle-même et à ses sentiments... »

Sólveig Anspach