Télérama - Claude-Marie Trémois: L'Arbre, le Maire et la Médiathèque

3 juin 2017

- REVIEW

" C'est un film-surprise (...) Bien entendu, le cinéma politique selon Rohmer est un peu spécial (...) bien qu'il ne s'agisse plus d'un projet sentimental mais politico-culturel, il continue d'étudier le rôle du hasard dans sa réussite ou son échec. Le titre exact est, d'ailleurs : L'Arbre, le maire et la médiathèque ou les sept hasards. Où la situation se complique, c'est qu'il n'est pas sûr que ces sept hasards déterminent vraiment le dénouement. Mais certains personnages le croient, qui s'en désolent ou s'en réjouissent. Quant à nous, nous pouvons, à la sortie, en discuter à perdre haleine, si nous avons l'esprit aussi vif et la langue aussi bien pendue qu'un héros rohmérien. Si nous avons... : proposition subordonnée circonstancielle de condition. C'est précisément ce type de proposition qu'explique à ses élèves, en prologue du film, l'ineffable, l'inénarrable, l'inimitable Fabrice Luchini, promu instituteur du village.

Après cette leçon de grammaire, apparaît dans un carton le titre du premier chapitre. Il y en aura sept, du genre : « Si Julien, après sa défaite, ne s'était pas brusquement épris de la romancière Bérénice Beaurivage... », « Si Blandine Lenoir, rédactrice au mensuel Après, demain, n'avait pas, par inadvertance, en voulant enregistrer l'émission de France Culture, débranché son répondeur... », « Si Véga, la fille du maire, n'avait pas malencontreusement envoyé son ballon sur le chemin où passait par hasard Zoé, la fille de l'instituteur... »

Le projet de Julien (...) n'a pas l'heur de plaire à l'instituteur écolo, amoureux d'un saule centenaire. Ni même à Bérénice (...), qui hait les parkings. Julien a bien le soutien d'une journaliste (...), mais... Ou plutôt, il l'aurait eu, si... Si, toujours si.

Une fois de plus, chez Rohmer, c'est la forme qui nous comble. C'est la forme qui remet les pendules à l'heure et sert de pierre de touche : qu'est-ce qui est important ? Qu'est-ce qui est vraiment vrai ? L'image est si belle, les cadrages sont si parfaits et les couleurs si fraîches qu'il en sourd comme une sérénité. Nous voilà dans les conditions idéales pour jauger le nécessaire et le superflu, les apparences et la réalité.

La beauté est nécessaire. Les apparences peuvent être trompeuses. On peut rire à gorge déployée de Bérénice, caricature de Marie-Chantal, s'extasiant sur les salades, les vaches et les moutons (...) mais, derrière le ridicule, la vérité point. C'est vrai que les réflexions de Bérénice sont souvent étrangement pertinentes. Elle a même le génie de mettre le doigt sur la faille. Le malheureux architecte, auteur du projet, va s'en apercevoir très vite. Dans la bouche du héros rohmérien, la parole agit comme un scalpel entre les doigts d'un chirurgien. Mais la vérité est-elle unique ?..."

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" C'est un film-surprise (...) Bien entendu, le cinéma politique selon Rohmer est un peu spécial (...) bien qu'il ne s'agisse plus d'un projet sentimental mais politico-culturel, il continue d'étudier le rôle du hasard dans sa réussite ou son échec. Le titre exact est, d'ailleurs : L'Arbre, le maire et la médiathèque ou les sept hasards. Où la situation se complique, c'est qu'il n'est pas sûr que ces sept hasards déterminent vraiment le dénouement. Mais certains personnages le croient, qui s'en désolent ou s'en réjouissent. Quant à nous, nous pouvons, à la sortie, en discuter à perdre haleine, si nous avons l'esprit aussi vif et la langue aussi bien pendue qu'un héros rohmérien. Si nous avons... : proposition subordonnée circonstancielle de condition. C'est précisément ce type de proposition qu'explique à ses élèves, en prologue du film, l'ineffable, l'inénarrable, l'inimitable Fabrice Luchini, promu instituteur du village.

Après cette leçon de grammaire, apparaît dans un carton le titre du premier chapitre. Il y en aura sept, du genre : « Si Julien, après sa défaite, ne s'était pas brusquement épris de la romancière Bérénice Beaurivage... », « Si Blandine Lenoir, rédactrice au mensuel Après, demain, n'avait pas, par inadvertance, en voulant enregistrer l'émission de France Culture, débranché son répondeur... », « Si Véga, la fille du maire, n'avait pas malencontreusement envoyé son ballon sur le chemin où passait par hasard Zoé, la fille de l'instituteur... »

Le projet de Julien (...) n'a pas l'heur de plaire à l'instituteur écolo, amoureux d'un saule centenaire. Ni même à Bérénice (...), qui hait les parkings. Julien a bien le soutien d'une journaliste (...), mais... Ou plutôt, il l'aurait eu, si... Si, toujours si.

Une fois de plus, chez Rohmer, c'est la forme qui nous comble. C'est la forme qui remet les pendules à l'heure et sert de pierre de touche : qu'est-ce qui est important ? Qu'est-ce qui est vraiment vrai ? L'image est si belle, les cadrages sont si parfaits et les couleurs si fraîches qu'il en sourd comme une sérénité. Nous voilà dans les conditions idéales pour jauger le nécessaire et le superflu, les apparences et la réalité.

La beauté est nécessaire. Les apparences peuvent être trompeuses. On peut rire à gorge déployée de Bérénice, caricature de Marie-Chantal, s'extasiant sur les salades, les vaches et les moutons (...) mais, derrière le ridicule, la vérité point. C'est vrai que les réflexions de Bérénice sont souvent étrangement pertinentes. Elle a même le génie de mettre le doigt sur la faille. Le malheureux architecte, auteur du projet, va s'en apercevoir très vite. Dans la bouche du héros rohmérien, la parole agit comme un scalpel entre les doigts d'un chirurgien. Mais la vérité est-elle unique ?..."