Télérama - Vincent Rémy: Elvis

3 juin 2017

- REVIEW

" Fuir ou rester. Aux pires heures du siège de Sarajevo, les interrogations auxquelles se heurtaient les intellectuels et les artistes bosniaques se doublaient, pour les cinéastes, d'une interrogation vieille comme le cinéma : quelle image donner de la guerre ?

Curieusement, aux antipodes de toute introspection médiatico-narcissique, nous parvient aujourd'hui un film-ovni, tourné durant l'hiver 1993-1994. Tout y respire l'étrangeté, à commencer par le titre, Elvis ­ pourtant, Sarajevo n'est pas Memphis ­, et sa durée ­ 1h05, format insolite au milieu des films fleuves que la gravité du sujet semble imposer.
Etrange, aussi, le parcours de ses auteurs, deux photographes français, Jean-Christian Bourcart et Alain Duplantier, le premier avouant avec une belle lucidité : « Je voulais qu'il m'arrive enfin quelque chose d'important, aller vers l'horreur et la mort réelle pour fuir le vide effrayant de mon existence. »

Mais le plus surprenant, c'est le sujet et la manière, qui font d'Elvis le film à la fois le plus « sarajévien » et le plus apatride de tous. Cet homme qui dévale les contreforts de la ville et reçoit une balle au milieu des carcasses d'immeubles, ces silhouettes et ces visages de survivants, ce sont des images qui nous sont familières. Ces voix sont bien de là-bas, et ces acteurs ont tout l'air d'être des habitants de Sarajevo qui se seraient trouvés embringués dans une fiction qui leur ressemble...

De la même façon, l'histoire qui se dessine ­ celle d'un homme qu'on surnomme Elvis, dont on devine qu'il a fui les rangs des assiégeants, tandis que ceux qui l'acceptent parmi eux s'interrogent sur son identité ­, avec ses agresseurs et ses agressés, « ressemble » à Sarajevo, chose que le film ne fait que suggérer, mais ne met pas en doute.

Pourtant, insidieusement, ces images, qui donnent l'illusion d'être tournées de l'intérieur par des gens « de là-bas », perdent en route leur identité singulière : « J'en ai rien à foutre de vos drapeaux, de vos frontières, de vos religions. J'ai voulu sauver ma peau », dit Elvis. C'est un peu ce qui finit par arriver à ce film, dont « l'identité sarajévienne » se dilue dans un cauchemar intemporel et universel, le cauchemar de l'humanité tout entière, celui du Château, de Kafka.

D'un monde cerné, réduit, fini. Elvis confie à un malade, sur sa chaise d'hôpital, le soin de faire savoir au monde « qu'il est vital de devenir fou ». Son message n'en est pas un : « Quand l'inhumain devient naturel, rester normal est un crime. »
Appel à la déraison, contre toutes les raisons des fauteurs de guerre. On en sort secoué, soulagé de regagner l'air libre, avec le sentiment d'avoir sauvé sa peau. Mais aussi la conviction qu'il ne faudrait pas rester spectateur trop longtemps..."

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" Fuir ou rester. Aux pires heures du siège de Sarajevo, les interrogations auxquelles se heurtaient les intellectuels et les artistes bosniaques se doublaient, pour les cinéastes, d'une interrogation vieille comme le cinéma : quelle image donner de la guerre ?

Curieusement, aux antipodes de toute introspection médiatico-narcissique, nous parvient aujourd'hui un film-ovni, tourné durant l'hiver 1993-1994. Tout y respire l'étrangeté, à commencer par le titre, Elvis ­ pourtant, Sarajevo n'est pas Memphis ­, et sa durée ­ 1h05, format insolite au milieu des films fleuves que la gravité du sujet semble imposer.
Etrange, aussi, le parcours de ses auteurs, deux photographes français, Jean-Christian Bourcart et Alain Duplantier, le premier avouant avec une belle lucidité : « Je voulais qu'il m'arrive enfin quelque chose d'important, aller vers l'horreur et la mort réelle pour fuir le vide effrayant de mon existence. »

Mais le plus surprenant, c'est le sujet et la manière, qui font d'Elvis le film à la fois le plus « sarajévien » et le plus apatride de tous. Cet homme qui dévale les contreforts de la ville et reçoit une balle au milieu des carcasses d'immeubles, ces silhouettes et ces visages de survivants, ce sont des images qui nous sont familières. Ces voix sont bien de là-bas, et ces acteurs ont tout l'air d'être des habitants de Sarajevo qui se seraient trouvés embringués dans une fiction qui leur ressemble...

De la même façon, l'histoire qui se dessine ­ celle d'un homme qu'on surnomme Elvis, dont on devine qu'il a fui les rangs des assiégeants, tandis que ceux qui l'acceptent parmi eux s'interrogent sur son identité ­, avec ses agresseurs et ses agressés, « ressemble » à Sarajevo, chose que le film ne fait que suggérer, mais ne met pas en doute.

Pourtant, insidieusement, ces images, qui donnent l'illusion d'être tournées de l'intérieur par des gens « de là-bas », perdent en route leur identité singulière : « J'en ai rien à foutre de vos drapeaux, de vos frontières, de vos religions. J'ai voulu sauver ma peau », dit Elvis. C'est un peu ce qui finit par arriver à ce film, dont « l'identité sarajévienne » se dilue dans un cauchemar intemporel et universel, le cauchemar de l'humanité tout entière, celui du Château, de Kafka.

D'un monde cerné, réduit, fini. Elvis confie à un malade, sur sa chaise d'hôpital, le soin de faire savoir au monde « qu'il est vital de devenir fou ». Son message n'en est pas un : « Quand l'inhumain devient naturel, rester normal est un crime. »
Appel à la déraison, contre toutes les raisons des fauteurs de guerre. On en sort secoué, soulagé de regagner l'air libre, avec le sentiment d'avoir sauvé sa peau. Mais aussi la conviction qu'il ne faudrait pas rester spectateur trop longtemps..."