Trois juives errantes, comme les "poussières d'une même étoile"

28 février 2011

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Il y a dans ce premier film d'Emmanuel Finkiel l'envie de fixer les visages de ces anciens juifs qui ont traversé le siècle dans le chaos, le besoin d'entendre leurs voix, leurs accents et de laisser une trace de leurs souvenirs par leur propre témoignage. Une fiction au double discours, documentaire et intime... Car n'est-ce pas aussi une façon de parler de soi à travers sa « famille » ?

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"J'admire beaucoup le cinéma d'Ozu, dit le réalisateur. Ses films sont une sorte de miroir, dans lequel on perçoit subtilement des sensations qui font appel à nos propres expériences. L'opérateur d'Ozu disait que pour filmer la vérité d'un arbre, au lieu d'opter pour un plan large de l'arbre, même sous la plus belle lumière qui soit, il vaut mieux cadrer une parcelle de branche, qui finalement renferme le tout. » Ainsi procède Voyages, le premier long métrage d'Emmanuel Finkiel après un film court fort remarqué en 1997, Madame Jacques sur la Croisette. Trois histoires, sous forme d'un triptyque, qui se rejoignent, se croisent, se répondent, et n'en forment qu'une : histoires d'un sentiment, le déracinement.

Le film suit ainsi l'itinéraire de trois femmes à l'intérieur de trois voyages, aussi concrets que symboliques. D'abord Riwka, mêlée à tout un groupe qui voyage en car, direction Auschwitz, pour tenter de refermer la blessure d'une famille disparue. Puis Régine qui, à Paris, voit justement réapparaître un père qu'elle croyait perdu. Un fantasme enfin réalisé ? Et il y a Vera, vieille juive russe qui a émigré pour un dernier voyage. Pourtant, à Tel-Aviv, elle n'est qu'une étrangère dans « son » pays. Pour le réalisateur, les deux premières femmes « pourraient être un même personnage face à la résurrection du passé incarné par deux figures du monde ancien (le vieux père et Vera), deux rescapés de la vie, encore vivants mais presque fantômes. Comme dans la scène où les deux cars se croisent, les passagers se regardent, se reconnaissent. C'est une façon de dire aussi qu'elles sont, en quelque sorte, les poussières d'une même étoile ».

D'une femme à l'autre, d'un lieu et d'un récit à l'autre, les signes de reconnaissance se font subtils. Une expérience partagée. Des peurs communes. Des gestes. Des objets. Il suffit parfois d'un simple téléphone pour faire lien. Se dégage alors, plutôt qu'un récit, une sensation diffuse, puis de plus en plus délimitée, d'être au cœur d'un sujet : ces voyages signent le parcours d'une vie et attisent le sentiment de n'être jamais tout à fait à sa place. Curieux itinéraire, pour un premier film. Mais l'envie, pour son jeune réalisateur, de fixer, comme dans son court métrage, les visages de ces anciens juifs qui ont traversé le siècle dans le chaos, le besoin d'entendre leurs voix, leurs accents et de laisser une trace de leurs souvenirs par leur propre témoignage. Peut-être, aussi, une façon de parler de soi à travers sa « famille » ?

Il y a ici comme une part de documentaire. Une dimension intime de justesse et d'authenticité. Le scénario est ainsi une fiction, mais nourri de faits réels. Et la plupart des acteurs sont des non-professionnels. « Je suis prêt à leur " voler " des moments, des inflexions toutes personnelles, être à leur écoute tout en fuyant le pittoresque, déclare Emmanuel Finkiel. Ce dont je me souviens en premier, et qui me touche particulièrement, ce sont les regards de tous ces gens. » Le film a failli s'appeler Les Terres promises. A ce parfum de rêve nostalgique a succédé le mouvement et l'élan. Voyages est assurément une plus belle invitation.

Philippe Piazzo

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