Un cinéaste en quête d'horizon, comme ses héros

28 février 2011

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Dans les films de Stéphane Brizé, on croise une contractuelle qui s’ennuie (Le Bleu des villes), des couples qui ne vieilliront pas ensemble (Entre adultes), un huissier de justice surpris par l’amour (Je ne suis pas là pour être aimé)... Des âmes grises en quête d’un bout d’horizon, des hommes et des femmes saisis en ce moment où les certitudes vacillent. Dans sa propre vie, le réalisateur a lui aussi vécu ce chavirement le jour où il a abandonné son poste de technicien à France 3-Rennes pour sauter dans le train, direction Paris. "J’avais vingt ans..."

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 Dans les films de Stéphane Brizé, on croise une contractuelle qui s’ennuie (Le Bleu des villes), des couples qui ne vieilliront pas ensemble (Entre adultes), un huissier de justice surpris par l’amour (Je ne suis pas là pour être aimé)... Des âmes grises en quête d’un bout d’horizon, des hommes et des femmes saisis en ce moment où les certitudes vacillent, où tout se brouille. Dans sa propre vie, Stéphane Brizé a, lui aussi, vécu ce chavirement le jour où il a abandonné son poste de technicien à France 3-Rennes pour sauter dans le train, direction Paris. « J’avais vingt ans, je venais d’un milieu modeste où il n’y avait pas d’accès à la culture. Avec un DUT électronique en poche, rien ne me prédestinait à faire du cinéma », raconte-t-il.

Quel a été le déclic ? Il ne le sait toujours pas très bien. « C’est un mystère », répond celui qui a longtemps tourné autour de la question. « Aujourd’hui, j’ai cessé de chercher une réponse et je me sens plus léger». Ce dont il est sûr, c’est d’avoir ressenti « comme une évidence » lors du tournage de Bleu dommage, son premier court-métrage : « J’étais à ma place».

Voilà ce que cherchent les personnages de Stéphane Brizé : leur juste place. Et comme il est souvent question de musique dans les films du réalisateur, on ne s’étonnera pas que celui-ci dise de ses héros : « Ils tentent d’être en accord avec ce qu’ils sont ». D’ailleurs, Solange (Florence Vignon), la contractuelle du Bleu des villes (1999) qui chante Nicoletta en cachette, devra trouver sa voie – sa voix. Et Jean-Claude (Patrick Chesnais), l’huissier de Je ne suis pas là pour être aimé, se réveille d’un long sommeil en entendant quelques mesures de tango. Mais sur le chemin de la vérité intérieure, chaque pas coûte. C'est l'un des fils d'Ariane que déroule Stéphane Brizé, de film en film. Avec cette capacité qui est la sienne à incarner, avec une rare sensibilité et une lucidité sans moralisme, les impasses, les rebuffades, les évitements avant de trouver la force de vivre pour soi; ces heures pleines et creuses à la fois avant de tenter le grand saut; cet arrachement à la force du quotidien. « Tous mes films se structurent autour de la souffrance du personnage». Il n'est jamais trop tard pour changer de vie... Mais pour cela, il faut prendre des risques. Pour Solange, il faut partir. Et pour Jean-Claude, il faut parler. Pour avoir une chance d'aller mieux, un jour.

La « petite musique » dont on parle souvent à propos des films de Stéphane Brizé ? Plutôt du côté du grondement des tempêtes intérieures, des sanglots longs d’une mélancolie verlainienne. Les fragments de discours amoureux entendus dans Entre adultes disent, eux aussi, ce tiraillement entre le désir de changer et la peur de sauter dans le vide, sous le regard des autres. « Quand je me suis lancé dans le cinéma, j’ai suscité l’incompréhension. On me disait sans cesse que ça ne marcherait pas». Et puis, il y a la peur de blesser, peut-être mortellement : « Si on n’agit pas, c’est plus encore par peur de tuer l’autre que par crainte de mourir soi-même ». Pour Mademoiselle Chambon (avec Vincent Lindon et Sandrine Kiberlain), adaptation d'un roman d'Eric Holder, la question « d’y aller ou pas » se pose, une fois encore, à travers le destin d’un homme marié qui tombe amoureux d’une violoniste.

Au cinéma aussi, rien n'avance sans prise de risques, rappelle Stéphane Brizé. Entre adultes a été tourné en 2004 lors d’un atelier avec des acteurs organisé par la région Centre Val de Loire. La commande? Diriger des comédiens de théâtre dans leurs premiers pas devant une caméra. Le résultat : une ronde amoureuse, tout en résonances, une dissection de la cellule "couple" aux accents bergmaniens. Et, au passage, pour le cinéaste, une peur envolée : « Au départ, il n'y avait même pas l'idée d’en faire un long-métrage. Du coup, je me suis autorisé le droit au plantage. Et j’ai essayé de garder ça à l’esprit pour Je ne suis pas là pour être aimé, que j’ai tourné après ». Pas de temps, pas d’argent et la volonté de la part du réalisateur de donner la même place à l’écran à chacun des douze comédiens : le tournage d’ Entre Adultes fut un concentré de contraintes. Mais rien de tel qu’un cadre défini pour expérimenter une liberté infinie. « J’aime bien travailler à l’intérieur de limites. Je suis toujours plus créatif quand je dois tourner une scène dans un petit espace que dans un grand. Il faut être malin, trouver de nouvelles ressources. » Sûrement est-ce pour cela aussi que Stéphane Brizé commence toujours par établir un canevas serré : « Autant on ne peut pas retisser ce qui est effiloché, autant on peut toujours déverrouiller ce qui a été verrouillé ». Au sujet de l’étape verrouillage, Stéphane Brizé confie « sur-psychanalyser » ses personnages au moment de l’écriture : « Je sais tout d’eux : qui sont leurs parents, combien ils ont de frères et sœurs, quelle est leur place dans la famille». Mais après, motus et bouche cousue. « Une fois à l’écran, je veux qu'ils agissent et réagissent sans avoir conscience de leurs propres ressorts».

Effacer ce qu’on sait, préférer la mélodie en sous-sol. « Je pense souvent à cette phrase du cinéaste iranien Abbas Kiarostami : "il faut toujours creuser des trous dans l’histoire".» Créer des ellipses, glisser des moments de silence, ne pas tout expliquer. Substituer le vide au plein, ménager des creux pour que puisse s’y faire entendre, en écho, la propre histoire du spectateur. Un effet de résonance qui donne aux films de Stéphane Brizé cette étrange et belle capacité à nous faire souvenir de choses qui ne nous sont jamais arrivées.

Marjolaine Jarry

 

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