Un livre écrit en 1974 par un romancier Noir Américain et situé à Harlem... mais qui parle de tout ce que Guédiguian connait.

28 février 2011

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Première adaptation littéraire de Guédiguian, "A la place du coeur" est aussi son premier récit en voix off et en flash backs. L'essai d'une nouvelle forme pour le cinéaste qui continue de croire, comme Malraux, qu'il faut "rendre aux hommes la grandeur qu'ils ignorent en eux".

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Lorsque j’ai lu le roman de James Baldwin, Si Beale Street pouvait parler, déclare Robert Guédiguian, j’ai eu le sentiment que ce livre écrit en 1974 par ce romancier Noir Américain et situé à Harlem, parlait de tout ce que je connaissais. Et que chacun des films que j’avais réalisés aurait pu s’appeler « Si l’Estaque pouvait parler »…»  Première adaptation littéraire de Guédiguian, A la place du coeur est aussi son premier récit en voix off et en flash backs. En transposant l’action dans le centre de Marseille, bourdonnant des voitures qui empruntent la voie rapide, le réalisateur retrouve bel et bien les thèmes qui lui sont chers et développe le lien amoureux unissant de très jeunes gens déjà évoqué dans L'Argent fait le bonheur et qu’il reprendra ensuite dans Mon père est ingénieur. Clim et Bébé sont presque encore des enfants, elle est blanche, il est noir, et ils s’aiment depuis toujours. Les parents de Clim sont ravis, le père de Bébé aussi, d’autant qu’elle attend un petit. Mais il y a les autres : la mère de Bébé, confite en religion, le flic raciste, tellement obtus, qu’il a jeté le garçon en prison pour un viol qu’il n’a pas commis. Ce pourrait être un «conte» car, malgré le racisme, l’égoïsme, la violence faite aux hommes par d’autres hommes, malgré toute la grisaille, le ciel est d’un bleu insolent, et de grandes églises blanches illuminent chaque coin de rue. Ici, Guédiguian s’efforce une fois de plus, selon la phrase d’André Malraux qu’il cite fréquemment, de «rendre aux hommes la grandeur qu’ils ignorent en eux». Malgré une naïveté érigée en système et quelques maladresses dues à la forme littéraire, des moments bouleversants restent : deux hommes (le père de Clim et celui de Bébé) se prennent d’amitié l’un pour l’autre, ils se soûlent et dansent ensemble comme deux grands ours maladroits dans un bar désert ; une femme (la mère de Clim) pétrie de convictions part à Sarajevo pour recueillir le témoignage qui innocentera son futur beau-fils et découvre un peuple debout dans une ville dévastée. Cette humanité-là, visible dans les yeux et les visages de Jean-Pierre Darroussin, Gérard Meylan et Ariane Ascaride rend le film inoubliable.