Vingt ans après, Guédiguian court encore...

28 février 2011

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Le réalisateur de "Marius et Jeannette" reprend sa chronique de la vie - une vie de lutte, de revendications et d'espoirs - marseillaise. Ça broie du noir, mais ça donne du rose aux joues. "La ville est tranquille" s'achève, dit-il, sur "un épilogue plutôt optimiste, qui dit qu'un jeune émigré, à Marseille, aujourd'hui, peut jouer de la très belle musique sur un très beau piano acheté,grâce à la générosité des passants..."

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Depuis A la vie, à la mort !, vous mélangiez les genres, mais la comédie l'em­portait, comme dans Marius et Jeannette. Avec votre dixième film, vous retrouvez le versant noir qui était celui de vos débuts, dans Ki lo sa ? ou Dieu vomit les tièdes... Robert Guédiguian : J'avais même dit que je ne ferais plus jamais un film aussi noir que Ki lo sa ?, qui était vraiment, en 1985, le résultat d'une grosse déprime idéologique. Comme quoi, on change ! Cela dit, La ville est tranquille s'achève sur un épilogue plutôt optimiste, qui dit qu'un jeune émigré, à Marseille, aujourd'hui, peut jouer de la très belle musique sur un très beau piano acheté, grâce à la générosité des passants. En dehors de ça, il n'y a que des cataclysmes : la ville est tranquille, mais des forces obscures grouillent. Depuis les années 80, je raconte dans mes films ce qui agite cette fin de siècle. Qu'est-ce que la droite ? Qu'est-ce que la gauche ? sont des questions que je me suis toujours posées. Peut-être que cette interrogation est encore plus aiguë aujourd'hui. Parce que la réponse que j'ai sous les yeux chaque jour, en tant qu'homme, est la marque d'une gigantesque confusion. D'où ce film, où, selon moi, chacun fait n'importe quoi. La gauche et la droite, la religion et l'athéisme, le prolétariat et la bourgeoisie : tout le monde mélange tout ! Ce qui a changé, c'est la solitude dans laquelle vos personnages se débattent ? Il est certain que dans une cité semblable à celle de mon film L'argent fait le bonheur, les autres femmes diraient à Michèle -qu'interprète Ariane Ascaride : " Arrête tes conneries, on va t'aider à trouver l'argent !" Mais comme je l'ai déjà fait, je peux montrer l'inverse : un personnage seul dans sa vie et dans sa tête. Dans la mise en scène, dans la façon même dont vous l'habillez, Michèle est « sans armure » : elle charrie le poisson à mains nues, roule en mobylette sans casque... C'est un personnage archaïque, qui n'a aucune conscience de classe, aucune foi religieuse. C'est une mère animale qui fonctionne à l'instinct - pour elle, un enfant, ça se nourrit. Sa petite fille pleure dans son berceau, elle lui donne du lait. Sa fille se tord de douleur sur son lit, elle lui donne de la drogue. Vos acteurs habituels sont présents, mais pas comme d'habitude. Ils sont filmés seuls et non en groupe. Soudain, leurs corps prennent une importance nouvelle... En plaisantant, lors du tournage, je disais qu'on aurait pu sous-titrer le film « Les jambes de Michèle », parce qu'elle est toujours en mouvement sur ses hauts talons. Il n'y a pas de discours, chacun est ici caractérisé par son apparence, son corps. Jean-Pierre Darroussin est plutôt tout mou, alors que Gérard Meylan est dur comme l'acier. A part Truffaut, qui a regardé grandir Jean-Pierre Léaud sous l'objectif de sa caméra, vous êtes un des rares cinéastes qui puisse montrer des images du même couple (Gérard Meylan et Ariane Ascaride) à vingt ans d'intervalle ? C'est la machine à explorer le temps ! L'émotion vient du mouvement : une photo de ces deux-là ne produirait pas le même effet. Mais les voir marcher sur la plage, c'est... de la haute sorcellerie ! Au moment du succès de Marius et Jeannette, vous n'envisagiez pas le cinéma comme un métier mais comme une façon de vivre avec vos amis ? Et bien sûr, ça a changé aussi. Disons que si, d'ici un an, nous n'avons pas choisi une autre activité, ça veut dire que nous resterons dans le cinéma ! Propos recueillis par Isabelle Danel, en Janvier 2001